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10 avril 2019 3 10 /04 /avril /2019 21:57

Dans sa dernière revue, Natixis trouve que la France se désindustrialise . L'analyse est assez courte, mais recèle effectivement des données passablement inquiétantes pour la France même si au fond elles ne sont guère surprenantes. Le plus étonnant c'est plutôt l'incroyable silence de l'analyste de chez Natixis quant au rapport entre ce phénomène de désindustrialisation et l'euro. Parce que les graphiques donnés montrent largement le lien entre les deux, les déboires français commençant avec le dépassement de la monnaie unique du taux de 1,2 dollar pour un euro vers 2003 . L'on peut évidemment penser que les économistes officiels ainsi que les chercheurs du secteur savent parfaitement de quoi il retourne, les graphiques accumulés dans cette étude montrant un lien évident entre les deux. Mais l'idéologie dominante étant ce qu'elle est les économistes un tant soit peu honnêtes se retrouvent à camoufler plus ou moins adroitement ce lien. L'industrie française avait réussi à résister plus ou moins bien à trente ans d’imbécillité macroéconomiques entre le libre-échange, la liberté de circulation des capitaux, la financiarisation excessive du système bancaire, des dérégulations du marché sous toutes ses formes et le franc fort. L'euro aura finalement eu la peau de l'industrie de notre pays. Sa résilience fut tout de même étonnante, preuve que notre nation n'est pas si nul qu'on veut bien le faire croire. Je ne suis pas certain que l'industrie allemande ou japonaise aurait aussi bien résisté au politique mené par nos énarques idéologues du libéralisme.

 

L'une des données les plus importantes est effectivement la baisse de la production manufacturière comme nous pouvons le voir sur le graphique provenant de cette étude. L'industrie automobile française a été complètement démolie avec l'euro, c'est surtout elle qui a entraîné cette baisse globale de la production manufacturière. Mais le graphique de Natixis ne commence qu'en 1998 probablement pour ne pas trop faire remarquer l'énorme impact de l'euro sur l'évolution de la production industrielle française. L'autre graphique que je vous propose produit avec les données d'eurostat montre combien l'euro a fait diverger les évolutions des productions industrielles des pays de la zone euro. L'impact est ici évident à moins d'être d'une mauvaise foi absolue.

Evolution comparé de la production manufaturière

 

Le mythe de l'économie du savoir et de la startup nation.

 

Le plus curieux dans cette étude est finalement la conclusion. Ne pouvant explicitement accuser l'euro pour des questions évidentes l'auteur de la note va chercher dans l'éducation l'explication ultime de la désindustrialisation. C'est parce que les jeunes se détournent des sciences que le pays se désindustrialise. On a bien là un biais d'analyse typiquement libéral à savoir que l'évolution d'une société est le produit unique de l'action des individus qui la compose. L'ensemble de la société n'ayant pas d'influence sur ces derniers. Mais de la même manière que la désindustrialisation relative des USA a entraîné la baisse du nombre d'étudiants dans les filières scientifiques aux USA ne peut-on pas imaginer la même chose ici ? Pourquoi faire des études scientifiques dans un pays qui préfère importer ce qu'il consomme ? Les étudiants français s'adaptent simplement à la réalité du marché du travail et des besoins de la société. Quand une structure économique valorise les écoles de commerces, les footballeurs, les spéculateurs financiers et les baratineurs de salon pourquoi s'embarquer dans des études difficiles et finalement peu valoriser par la société?

C'est d'autant plus vrai que même les débouchés secondaires comme l'enseignement sont aujourd'hui largement dévalorisés, ne serait-ce que par la dégradation constante des conditions de travail et des faibles rémunérations du secteur. Les jeunes Français ne sont tout simplement pas masochistes. Combien de nos thésards et de nos postdoctorant sont obligés de s'expatrier pour trouver un travail dans leurs secteurs ? Combien d'ingénieurs et de techniciens la France a-t-elle produits pour les puissances étrangères ces vingt dernières années ? Il suffit de voir ce petit graphique sur le niveau scolaire des diplômés pour s'en rendre compte. Les jeunes le savent parfaitement, ils s'adaptent donc au marché ce qui bien évidemment va aggraver la situation du pays à long terme l'analyse Nataxis à raison sur ce point. On peut facilement passer d'ingénieur informaticien à banquier d'affaires, l'inverse est beaucoup moins vrai. Réindustrialiser le pays passera par un effort important sur la formation professionnelle le jour où nous aurons enfin une vraie politique macro-économique digne de ce nom.

 

 

Il y a un lien entre l'éducation et le fonctionnement d'une société . L'école n'est pas indépendante de la sphère économique. La dévalorisation du secteur industriel et de la production y compris la plus essentielle comme l'agriculture est allée de pair avec l'illusion de la société de service qui s'est répandue dans la société à la fin des trente glorieuses. Ce discours qui voyait la désindustrialisation comme la suite logique du « progrès » était une illusion d'optique provoquée par les délocalisations et non par les gains de productivité comme ce fut le cas justement des trente glorieuses. Si la part de l'industrie devait effectivement diminuer à cause des gains de productivité et de l'automatisation, ces gains ces quarante dernières années n'ont pas été aussi importants que ce que l'on a connu justement après guerre et durant la période fordiste.

 

La robotique actuelle peut impressionner au premier abord, mais le fait est qu'aucune nouvelle technologie actuelle ne peut se comparer aux gains de productivité qu'on produit la mise en place du travail à la chaîne des premiers temps. C'est d'ailleurs l'un des gros problèmes du capitalisme depuis les années 70, les gains de productivité sont en fait de plus en plus faibles. Et ce n'est pas le mirage de l'intelligence artificielle qui y changera quelque chose. L'idée que les robots et l'automatisation sont responsables du chômage est contredite par ce fait d'ailleurs. C'est bien après guerre que les gains de productivité ont été les plus forts et pourtant il y avait peu de chômage. À l'inverse l'on assiste à une poussée du chômage depuis le ralentissement des gains de productivité dès la fin des années 60. La fin du compromis keynésien a été produite par ce ralentissement que les capitalistes et les rentiers n'ont pas accepté.

 

La crise de l'éducation arrive donc dans une société qui sort d'une phase aiguë de désindustrialisation provoquée par de mauvais choix macro-économiques . Il ne faut pas inverser la cause et les conséquences comme le fait l'étude Natixis. En tous cas, cette évolution donne aussi un coup à la vision de la startup nation de ce pauvre Macron. En effet, non seulement la France forme de moins en moins de scientifiques, mais elle en embauche aussi de moins en moins. Il suffit de voir ci-dessous l'évolution de l'embauche dans le domaine de la recherche. Et l'affaiblissement de la recherche française ne passe pas seulement par la baisse des effectifs, mais aussi par les absurdités managériales qu'on y impose comme l'explique très bien le blogueur Cincinnatus dans ce texte. Les chercheurs passent de plus en plus de temps dans des activités administratives ne correspondant pas à leur métier de base faute de personnel pour l'effectuer. Et le problème n'est pas nouveau, je me souviens très bien d'un de mes profs de DEA en 2002 qui se plaignait déjà de cette évolution . Les thésards servaient d'ailleurs souvent de bouche-trou pour tout un tas d'activité secondaire par manque de personnel administratif.

 

 

On voit mal comment la France dans ces conditions pourrait devenir le champion de la technologie et de l'innovation cher à ces idéologues qui nous gouverne. Avant de vouloir à nouveau être une nation scientifique, il va sérieusement falloir revoir notre politique macroéconomique et donc revoir la question du libre-échange et de la monnaie. Il va falloir également expliquer aux Français qu'on ne peut pas être une société de consommation sans avoir d'industrie parce que le reste du monde ne va pas accepter indéfiniment l'accroissement de notre dette extérieur.

 

 

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commentaires

Drineo 26/04/2019 18:59

Bonjour Yann j'ai pensé au bon dosage quand j'ai lu cet article, surtout quand je suis arrivé au troisieme paragraphe.

https://www.lemagit.fr/actualites/252454573/Serveurs-la-croissance-des-acteurs-chinois-eclipse-celle-des-constructeurs-US

Merci pour cette serie de textes

yann 07/05/2019 17:43

Merci pour l'article. Les occidentaux sont des imbéciles il n'y a pas d'autre mot pour les décrire. C'était pourtant largement prévisible. Il sera difficile de faire revenir les savoir-faire perdu au nom des dogmes libéraux.