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24 avril 2019 3 24 /04 /avril /2019 16:28

 

Penser librement semble être devenu l'aporie des temps modernes, une de ses principales caractéristiques. Alors que notre société se veut libre de tous tabous et interdit, tous se passent comme si les interdits se multipliaient sur tout un tas de sujets des plus anecdotiques aux plus importants. Tout objet de pensée, de création, qu'il soit intellectuel scientifique ou simple œuvre culturelle, est désormais passé sous l’analyse obsessionnelle de Torquemada des temps modernes. Ainsi l’intellectuel Alain Finkielkraut vient-il de crier sa colère sur le magasine Marianne à qui il raconte qu'il ne peut plus mettre les pieds dehors sans être agressé pour ses idées. Il dira même plus crûment « Le fascisme c'est vous, les années 30, c'est vous, l'antisémitisme, c'est vous, les autodafés, c'est vous. C'est tout ce que j'ai à leur répondre. ».

 

Je ne suis guère un fan de Finkielkraut qui ne vaut guère mieux pour moi qu'un Bernard-Henri Lévy même s'il ne défend pas les mêmes orientations politiques. Il n'en reste pas moins vrai qu'une dérive de plus en plus grande met en péril la liberté d'expression la plus basique. Cette évolution ne concerne pas que le débat politique ou économique. Vous le savez aussi bien que moi, le débat sur la sortie de l'euro ou de l'UE est littéralement un tabou médiatique. Ceux qui en parlent sont considérés avec dédain et chassés le plus possible des médias à forte audience. L'on pourrait tout autant parler des critiques l'égard du libre-échange ou de la globalisation.

 

Frédérique Tadeï décrit d'ailleurs assez bien dans la vidéo suivant cette culture des débats tabous à la télévision. C'est un vieux problème qu'avait déjà longuement analysé Pierre Bourdieu dans son livre sur le journalisme et la télévision.

 

 

Mais on atteint aujourd'hui des niveaux inconnus de délires de pureté intellectuelle et d'inquisition de la part de certains courants intellectuels dominants. Tous se passent comme si certains s'arrogeaient le droit de dire le bien et le mal à la manière des grandes religions monothéistes. Ce phénomène est à lier à l'évolution religieuse dont j'avais parlé dans mon texte récent sur les idéologies. La seule question des intérêts économiques de ces groupes de pression peut expliquer en partie ce phénomène. Les groupes communautaires ont besoin d'une légitimité. Cette légitimité se construit sur des affrontements avec d'autres groupes ou supposé groupe qu'ils soient réels ou imaginaires. Par nature, la création de communautés crée des affrontements, puisque les membres de ces groupes forment une solidarité entre les membres. C'est particulièrement vrai pour les groupes dont le noyau de la légitimité se fait dans la croyance d'une persécution réelle ou fantasmée des membres du groupe . Taper sur Finkelkraut revient ainsi à créer une légitimité du groupe chez ceux qui le persécutent. C'est d'autant plus vrai pour des groupes caractérisés par un antisémitisme certain.

 

L'on voit ce même phénomène chez les féministes qui ont quitté depuis longtemps le champ du raisonnable. Le féminisme moderne est passé de la volonté d'égalité de droit entre les hommes et les femmes à un égalitarisme de forme totalitaire qui va jusqu'à éplucher les créations artistiques pour en chasser toute trace de misogynie avérée ou même imaginaire. J'aurai des exemples à donner tous plus loufoques les uns que les autres. Ainsi le développeur de jeux vidéo suédois Paradox Interactive s'est cru obligé dans son dernier jeu de stratégie consacré à la période des guerres des diadoques d'introduire une option d'égalité des sexes dans le démarrage d'une partie. Cette option permet d'avoir autant de dirigeants femmes qu'hommes dans la partie, ce qui est une aberration historique. Il faut dire que le même développeur avait été accusé de faire des jeux encourageant le racisme avec son Crusader King 2 . Un jeu qui avait le malheur de décrire une certaine réalité historique du système féodal du moyen âge. L'on pourrait ainsi multiplier les exemples du genre où des groupes de pression font montre d'intimidation et de menaces pour imposer leur vision des choses un peu partout.

 

Les artistes et les créateurs intériorisent aujourd'hui ces réalités et s'interdisent purement et simplement tout un tas de sujets s'ils pensent que cela pourrait permettre à un groupe de menacer l’œuvre. C'est ainsi qu'Hollywood est devenu une machine à produire des œuvres insipides, mais bien calibrées pour toutes les communautés. Vous ne risquez plus de trouver une blague homophobe sur une série américaine moderne. Le sens de l'humour et l'autodérision est à disparu en même temps d'ailleurs. Alors qu'il fut un temps où l'on utilisait les œuvres pour combattre les préjugés à l'image du personnage féminin noir Nyota Uhura dans Star Trek, aujourd'hui les œuvres n'ont plus pour but que de pérenniser et même répandre les croyances dominantes des classes sociales supérieures. Une des dernières absurdités du genre fut le fruit des mouvements afrocentristes qui ont manifesté contre l'exposition sur Toutankhamon expliquant que ce dernier était noir . L'afrocentrisme étant en réalité pour les populations d'origine africaine ce que les mouvements intellectuels suprématistes blancs furent pour les Occidentaux, un racisme aux prétentions scientifiques.

 

Il est étrange de voir une société se présentant comme rationnelle produire autant d'absurdités au passage. On voit se multiplier les croyances anti-vaccinations. Phénomène qui produit carrément des retours aux maladies que l'on croyait pourtant éradiquées. À l’imbécile qui part en expédition pour démontrer que la terre est plate. Oui vous avez bien lu. Monsieur Jay Decasby a lancé un projet de voyage en Antarctique pour démontrer que la terre est plate. S'il nous regarde, Eratosthène doit bien rigoler. Je ne parlerai pas des anti-darwinistes dont les actions aux Usa sont relativement bien connues. Si le doute est effectivement la base de la sagesse et de la pensée scientifique. Douter de tous en permanence jusqu'à l'infirmation de choses aussi démontrée que la rotondité de la terre voila qui frise la démence. On pourrait cependant rassurer nos terraplatistes modernes en leur disant qu'en faite elle n'est pas tout à fait ronde, mais ovale.

 

Pour en revenir à notre sujet, une personne attachée à la liberté d'expression devrait pourtant se poser cette simple question. Qui juge de ce dont il est permis ou non de parler ? Sur quel critère objectif peut-on baser l'interdiction d'un discours en dehors d'un jugement moral naturellement mû par la croyance personnelle. Que l'on interdise des discours appelant au meurtre et à la persécution d'autres personnes est une chose. Que l'on interdise la parole de personne parce que ses idées ne nous plaisent pas voila bien le genre de dérives qui nous font effectivement penser aux années 30, mais pas avec les mêmes acteurs. Et c'est bien à ce type d'évolution que nous sommes aujourd'hui confrontés. Est-il normal par exemple d'interdire à un professeur d'université de faire cours simplement parce qu'il était sympathisant de la manif pour tous ? Que dirait-on si l'on interdisait de travail les intellectuelles soutenant les mouvements féministes ?

 

Une idéologie n'est pas bonne ou mauvaise selon la convenance des bourgeois et des capitalistes. Les idées n'ont pas à être interdites simplement parce qu'elles déplaisent aux dominants du moment. S'il y a une chose à garder dans le libéralisme c'est bien la liberté d'expression et de pensée. Or c'est bien cette liberté-là que le libéralisme économique moderne veut supprimer. L'on veut bien que le monde soit à nos portes. Que les gens et les marchandises de toutes cultures et de toutes origines remplissent nos existences jusqu'à parfois les mettre en péril. Mais surtout, laissez donc loin ces pensées et idées étranges qui pourraient remettre en question mon confort intellectuel. S'il y a bien un paradoxe dans le monde moderne, c'est bien cette étrange contradiction faite d'ouverture économique aux autres et de fermeture intellectuelle simultanée.

 

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commentaires

L
Vous ne poussez peut-être pas votre raisonnement assez loin en ne vous demandant pas s’il n’y aurait précisément pas une étroite corrélation entre l’ouverture économique et la fermeture intellectuelle, dont l’atteinte à la liberté d’expression ne serait qu’un aspect.
Todd avait déjà émis une idée semblable dans son «Invention de l’Europe» justement en parlant de la nation matricielle du libre-échange, soit l’Angleterre. Il constatait simplement que le niveau d’éducation dans ce pays au dix neuvième siècle avait eu tendance à stagner voire à régresser.
L’âge d’or de la pensée anglaise avait bien correspondu aux deux siècles qui avaient précédé –avec les Hobbes, Locke et autres Hume- et durant lesquels l’Angleterre ne s’était extraite que très lentement du mercantilisme.
Mais un mouvement comparable peut-être observé avec les Etats-Unis (avec n’importe quelle autre nation dans l’histoire ?) dont la phase 1860 / 1970 coïncide avec un foisonnement intellectuel notamment sur le plan littéraire (pour ce que je connais le mieux, de Sephen Crane à Norman Mailer, en passant par les Hemingway, Steinbeck, Faulkner et autres Dos Passos).
L’ouverture économique correspond-elle le mieux au temps des empires et de l’hubris intolérant qui les anime ? Tend-elle aussi bien à consacrer les « valeurs » de l’économie au détriment de toutes les autres ?
Enfin, en favorisant la circulation des personnes et la perméabilité des sociétés, mène-t-elle aussi immanquablement au relativisme et à sa conséquence obligée, le communautarisme ?
Des réflexions anodines mais qui sont en tout cas devenues taboues dans nos salons, où l’on ne célèbre plus que la liberté de marcher dans les clous.
Répondre
Y
"s’il n’y aurait précisément pas une étroite corrélation entre l’ouverture économique et la fermeture intellectuelle, dont l’atteinte à la liberté d’expression ne serait qu’un aspect."

C'est possible. Disons simplement que plus les dégâts sur la société de cette idéologie sont palpables, plus il faut en empêcher sa critique. En un sens plus une société va mal, plus les élites auront tendance à fermer le débat. Ce qui est somme toute logique.

" Tend-elle aussi bien à consacrer les « valeurs » de l’économie au détriment de toutes les autres ? "

Je suis en train de relire "La grande transformation" de Polanyi et ce qui frappe c'est que ce n'est pas tant le libre-échange qui a consacré la valeur de l'économie dans la société, mais l'économie de marché elle-même. En fait l'idéologie de l'autorégulation des marchés porte intrinsèquement la responsabilité de la soumission de la société au culte de l'économie toute puissante. Parce qu'il est apparu rapidement que pour que les marchés puissent s'autoréguler comme dans l'imaginaire libéral, il fallait impérativement que tous les actes de la vie lui soient soumis. L'économicisme débilitant et l'idéologie libérale vont de paire en fait.

"Enfin, en favorisant la circulation des personnes et la perméabilité des sociétés, mène-t-elle aussi immanquablement au relativisme et à sa conséquence obligée, le communautarisme ?"

Elle dissout en tous cas les solidarités locales. Plus une société est hétérogène sur le plan religieux et culturel, moins elle est solidaire. In fine, pourquoi être solidaire avec des populations dont on ne partage rien, ni la culture, ni la langue ni la religion. Tôt ou tard nos sociétés vont être confrontés à la conséquence logique du multiculturalisme la fragmentation en de multiples entités indépendantes politiquement. Le passage risque d'être assez douloureux.