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13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 22:05

 

Les crises que traversent les sociétés d'occidents ne sont pas simplement le produit d'un contexte historique ou le fruit d'une évolution naturelle. Ce n'est pas la crise du pétrole , de l'énergie ou le changement soudain dans les processus techniques qui a produit la crise de l'occident. Mais le retour invraisemblable d'une idéologie qui avait pourtant été complètement abandonnée après guerre. Celle du libéralisme décomplexé du 19e siècle et dont les défenseurs actuels n'ont fait que reprendre les mythes. C'est en relisant Karl Polanyi et son célèbre livre « La grande transformation » que j'ai pris conscience du rôle extrêmement profond qu'a eu l'idée de marché autorégulé sur les économies du 19e. Le livre de Polanyi semble d'ailleurs aujourd'hui sorti véritablement d'un autre temps ,celui de l'après-guerre. Époque où plus personne ne croyait à la magie du marché qui régule la vie des gens.

 

Il faut rappeler tout de même que Polanyi est mort en 1964, il n' a donc pas connu le retour de cette idéologie absurde que l'on croyait pourtant enterrée avec le reste des croyances héritées du 19e siècle. Ce qui ressort du livre c'est une inversion véritable du cadre de la raison dont on a peine à imaginer qu'il fut tel que décrit par l'auteur. Si aujourd'hui l'on imagine fort mal que l'économie dans le cadre officiel puisse être rationnelle sans « les lois » du marché, à l'époque où Polanyi écrit son livre, il aurait paru incongru de penser cela. Car les dégâts du laissez-faire, la population en venait d'être largement victime. Partout, les états remettaient des barrières au commerce et aux capitaux. L'âge du 19 siècle était mort, non seulement par la faute des guerres, que le commerce n'a su empêcher contrairement aux affirmations prétentieuses que les libéraux ont pu avoir. Mais aussi et surtout parce que l'économie libérale avait produit de tels déséquilibres et catastrophes que nul ne pouvait plus s'en servir de référent intellectuel après guerre. En ces temps de retour du protectionnisme et du questionnement sur la globalisation il est à mon avis temps de rappeler que tout ce que nous vivons s'est en fait déjà produit. Les acteurs diffèrent, mais les contraintes sont les mêmes. Les idées libérales déstabilisent les nations jusqu'à produire de graves crises sociales et internationales . Il reste juste à espérer qu'il ne faudra pas en venir à une nouvelle guerre mondiale pour nous en sortir cette fois-ci.

 

L'étalon or, le marché et la dépolitisation de l'économie

 

Polanyi fait un constat assez original sur l'évolution historique internationale. L'on pense généralement que le 19e siècle fut le siècle de l'empire britannique. Celui où la France défaite laissera l'Empire anglais seul pour un siècle sur le trône de la domination mondiale. C'est effectivement vrai. Pour la première fois, une nation était assez puissante pour imposer en grande partie sa loi au reste du monde. L'industrialisation qui a permis en grande partie ce miracle fut l'autre changement auquel on pense quand on regarde le 19e siècle. Mais pour Polanyi si ces évolutions sont effectivement d'une grande importance, un autre phénomène passé en fait inaperçu fut le changement dans la civilisation . Un changement si important qu'il a affecté toute la sphère de la société.

 

Ce changement c'est ce que l'on pourrait appeler l'économicisme, une importance démesurée de la question économique. Pour la première fois dans l'histoire, le marché qui n'était qu'une petite partie de la vie en société s'est accaparé l'essentiel de l'activité humaine. Au point où tout a fini par s'y référer. Polanyi le rappelle dans son livre, le marché est une invention en réalité récente et le commerce n'a pour ainsi dire jamais joué un rôle vraiment primordial dans l'économie et l'organisation des peuples. Contrairement à une idée reçue dans l'histoire longue pour les grandes nations, le commerce était souvent très secondaire dans la source de revenus. L'organisation économique était souvent structurée de façon collective sans aucune forme de marché avec des prix qui fluctuent. Il s'agit là d'une vision de l'organisation sociale et économique qui nous vient essentiellement du 19e siècle et de son étalon or . Organisé toute la vie sociale autour de la fluctuation souvent aléatoire des prix des marchandises sur un marché d'échange aurait paru totalement stupide et incongru à la majorité des civilisations qui ont précédé la nôtre. Et les dogmes du 19e ont tellement imbibé les intellectuels que cette façon de penser a resurgi de sa tombe dès que les générations d'après-guerre ont commencé à donner le relais à leurs descendants. C'est probablement grâce à sa simplicité et à sa logique apparentes que le libéralisme tient son succès. La loi de l'offre et de la demande par exemple est simple à comprendre, le problème c'est qu'un peu comme la terre plate, c'est une théorie fausse. Ce qui est logique n'est pas nécessairement vrai, les physiciens en savent quelque chose.

 

Au 19e siècle s'est donc fait jour le rêve d'une société rationnelle, parce qu'organisée autour du marché. Si les premiers penseurs du libéralisme sont bien antérieurs au 19e, il a fallu du temps pour que les penseurs de cette école finissent par véritablement influencer la politique. Comme l'avait si bien dit Keynes, les hommes politiques vivent souvent en s'appuyant sur les penseurs et des idéologies qui sont nés bien avant eux. Il en a été de même pour la domination politique des libéraux comme des marxistes, leurs cousins utilitaristes et matérialistes. L'idée de marché autorégulé par les prix est donc au fondement en réalité de toute l'organisation qui va s'établir sous la férule et le bras armé de l'Empire britannique. La loi de l'offre et de la demande qui règle la vie du commerce devant devenir l'alpha et l’oméga de tout choix économique, il apparut très rapidement qu'il fallait inclure dans le marché toutes les formes de socialisation et d'activité humaine. De sorte que la marchandisation de la vie sous toutes ses formes n'est que le pur produit du marché et de l'organisation de la civilisation libérale.

 

L'on critique souvent de nos jours ce poids de l'économie sur la vie humaine, mais il ne s'agit là que de la conséquence d'une pensée qui croit que les marchés s'autorégulent parfaitement et qu'il est rationnel de faire des choix en fonction uniquement de l'évolution des prix du marché. C'est cette forme d'organisation de la vie sociale qui constitue la véritable rupture du 19e siècle et qui en fait une civilisation à part dans l'histoire humaine. Si l'on pense que le marché est rationnel, que la loi de l'offre et de la demande est logique et qu'elle est parfaitement rationnelle alors très rapidement l'on en vient à penser que tout doit s'y référer. Dès lors, la suppression des frontières et de toutes les formes de régulation collective en découle très logiquement. En fait, le libéralisme économique est un totalitarisme, soit il englobe toute la société, soit il n'existe pas. Les formes de libéralisme qui ont coexisté avec les états nations ne sont que des formes momentanées d'un libéralisme qui n'a pas encore atteint sa pleine capacité de nuisance.

 

Alors que nous avons vécu le retour de cet ordre social depuis quarante ans, nous sommes bien placés pour voir ce phénomène que l'on pense irréversible que l'on appelle suivant ses propres croyances le progrès, la dérégulation ou encore l'ouverture. Il y a cependant une différence importante entre la période du libéralisme triomphant du 19e et notre époque, il s'agit de l'ordre monétaire. Dans le cadre du 19e les états étaient soumis à l'ordre économique par le fait que la monnaie internationale était l'or. Si l'or avait l'énorme inconvénient d’empêcher l'accroissement régulier de la masse monétaire au rythme nécessaire pour des sociétés en développement. Il avait au moins l'avantage de ne pas dépendre d'une nation en particulier. Ainsi l'Empire Britannique n'a pas eu comme les USA le privilège d'acheter des marchandises au reste de la planète avec de la monnaie qui ne tenait qu'à eux d'émettre comme le disait De Gaulle à propos du Dollar. Il s'agit d'une différence assez significative entre le libéralisme actuel et celui du 19e.

 

Il y a cependant eu une conséquence tout à fait semblable au libéralisme économique à savoir la dépolitisation progressive des prises de décisions. Comme leurs prédécesseurs les politiciens du 21e siècle ne font que se référer à l'ordre du marché à ce qui peut leur permettre d'améliorer la part de marché leur société. Il ne s'agit plus de chercher ce qui est bon pour la population ou pour le pays, mais de savoir si ce que l'on fait est bon pour le marché qu'il soit commercial ou financier. Le marché étant devenu l'oracle parfait incapable de se tromper. Cette croyance est si forte de nos jours que même les crises extrêmement graves comme celle de 2007-2008 n'ont pas encore fait douter la majorité des décideurs d'occident. Et pourtant on devrait se poser la question, car les marchés ne sont pas rationnels, ils ne l'ont jamais été et ils n'ont aucune raison de l'être en fait. L'on sait depuis longtemps que les marchés sont plus proches du fonctionnement irrationnel des foules que d'un quelconque calcul approximativement scientifique.

 

L'UE et l'euro, les enfants terribles du 19e siècle

 

Alors si nous voyons ici le libéralisme dans son évolution historique, comment ne pas voir que l'UE et l'euro ne sont en fait que des résidus de la pensée du 19e siècle ? L'idée par exemple d'organiser toute la vie de la société autour du marché est le centre même de la constitution européenne, celle qui avait pourtant été rejetée par la majorité des Français en 2005. L'euro et sa volonté de stabilité monétaire permanente, sa chasse aux déficits ne sont que le résidu de l'étalon or hérité du 19e siècle. Une monnaie pour rentier et petit bourgeois si l'on veut. La grosse différence étant que l'étalon or s'appliquait partout alors que l'euro ne s'applique que dans la zone euro créant de graves distorsions entre les membres de la zone et l'extérieur. En définitive, l'UE et l'euro sont littéralement des projets d'un autre siècle, présentaient comme extraordinairement modernes.

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commentaires

regis 14/05/2019 17:01

En France il y a les fonctionnaires et les retraités qui sont favorables à l'euro(pour l'instant). Au 19 ème siècle il devait y avoir mois de fonctionnaires et pas de retraite par répartition, non?
Une partie des jeunes aussi, qui se sentent plutôt européens, d'un autre pays voire citoyens du monde(lol), mais pas Français en tout cas.
J'aime bien votre pensée, je vous encourage à continuer. Cordialement.

yann 20/05/2019 22:19

Pardons pour le retard dans la réponse pour les commentaires.

@regis

"Une partie des jeunes aussi, qui se sentent plutôt européens"

Je crois surtout qu'une grosse partie de la jeunesse française est très individualiste. Quand on se dit citoyen du monde ou de l'Europe c'est qu'on est en fait citoyen de rien. Puisque cette appartenance fantasmagorique ne vous engage à rien du tout de concret. C'est plus une formule marketing de reconnaissance sociale qu'autre chose à mon humble avis.

@La Gaule

« L’interventionnisme de l'état a remplacé les anciennes solidarités familiales et de proximité (lesquelles ont bien servi d'amortisseur aux terribles bouleversements de la première révolution industrielle) après le désastre des deux guerres mondiales et de la crise de 1929. Cela fut plus une nécessité qu'un choix pour le monde capitaliste, surtout face au contre-modèle du bloc communiste, et qui ne doit rien au projet européen. »

Là je dirai que c'est une question d’œuf et de poule. Il est aussi possible que l'on ait provoqué la dislocation des liens familiaux par l'intervention de l'état. L'un des exemples le plus frappants dans l’œuvre de Polanyi c'est la fameuse loi du Speenhamland en Angleterre qui était pourtant partie d'une idée généreuse et qui fit un désastre. Il s'agissait de donner un revenu pour tout le monde à la manière du fameux revenu universel des libertariens (ils sont moins innovateurs qu'ils ne le croient ces imbéciles) . Il était indexé sur le prix du pain. Le but était entre autres de lutter contre la paupérisation provoquée par la concentration progressive de la production agricole et contre les premiers effets de l'industrialisation naissante. Le problème c'est que cette loi honorable dans son but fit s'effondrer les salaires des ouvriers et empêcha d'ailleurs la naissance des premières luttes sociales en Angleterre. La loi devait protéger les plus faibles, elle a provoqué l'effondrement des classes moyennes de l'époque, et fît exploser les inégalités par la suite.

De fait, l'on peut se demander si les programmes sociaux ne sont pas directement responsables de l'individualisme délirant qui a amené ce libéralisme extrémiste au pouvoir. En surprotégeant l'individu, on l'a déconnecté de son milieu socio-économique et provoqué cette crise de l'état nation qui va jusqu'à sa dislocation fatale.

Je crois surtout qu'une grosse partie de la jeunesse française est très individualiste. Quand on se dit citoyen du monde ou de l'europe c'est qu'on est en fait citoyen de rien. Puisque cette appartenance fantasmagorique ne vous engage à rien du tout de concret.

La Gaule 16/05/2019 16:16

1)
« Les retraités » et « les fonctionnaires » -pas plus que « les jeunes » d'ailleurs- ne sont des catégories sociales horizontales.
La France vit dans ce rêve depuis Giscard (le fameux deux français sur trois), ce qui a permis l'alliance irrésistible des classes supérieures et des classes intermédiaires pour imposer entre autre le projet européen et sa monnaie.
Le hiatus contemporain c'est quand des pans entiers de ces classes intermédiaires, «retraités » « fonctionnaires », « jeunes », ou non, repartent avec l'ascenseur social en sens inverse. Vers le bas et toujours au nom du même projet.

2)
L’interventionnisme de l'état a remplacé les anciennes solidarités familiales et de proximité (lesquelles ont bien servi d'amortisseur aux terribles bouleversements de la première révolution industrielle) après le désastre des deux guerres mondiales et de la crise de 1929. Cela fut plus une nécessité qu'un choix pour le monde capitaliste, surtout face au contre-modèle du bloc communiste, et qui ne doit rien au projet européen.

3)
« Ne pas se sentir français » (sauf bien sûr quand on émarge copieusement à l'interventionnisme de son état, notamment en matière de santé et d'éducation) est aussi devenu un attribut majeur de classe.
L'on se sent d'autant plus solidaire par le haut que l'on ne désire plus verser un sou vers le bas (lisez le classique « la révolte des élites » de Christopher Lasch).
Ne pas se sentir français à Grigny ou à Vaux-en Velin a d'autres raisons... Celles-ci par contre sont bien en rapport avec le projet européen.