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20 mai 2019 1 20 /05 /mai /2019 21:55

L'affaire n'a guère de fait de bruit dans les journaux alors qu'elle est symptomatique d'une situation extrêmement dangereuse à long terme pour la France . Pour la première fois, la France est devenue un pays importateur net de denrées alimentaires . Le grenier à blé historique de l'Europe de l'Ouest est donc devenu un pays qui importe sa nourriture. Et cela s'est fait sans explosion démographique contrairement à des pays comme l’Égypte par exemple qui fait face à une démographie galopante et dangereuse. Non, la population française n'a guère augmenté ces quarante dernières années, elle aurait même probablement diminué sans l'apport artificiel de l'immigration constante. Dans le même temps, notre pays exporte du bois en Chine et importe des meubles de ce même pays tel un vulgaire pays du tiers-monde. Comme nous l'avions vu il y a peu, la situation française devient véritablement préoccupante. Et cela sans que pour autant nos élites ne semblent véritablement s'en soucier.

 

C'est que le mythe de l'ordre libéral est dur à abattre dans la tête des élites . Il est même plus prégnant qu'à n'importe quel moment de notre histoire. Plus rien ne vient déranger la certitude que le saint marché fonctionne de manière optimale malgré l'énorme accumulation de faits disant le contraire. L'ouverture à la « concurrence » du secteur de l'électricité se traduisant immédiatement par des hausses de prix ne met d'ailleurs toujours pas la puce à l'oreille des décideurs français. Continuons comme ça, à long terme ça s'arrangera . Mais comme le disait Henri Guaino dernièrement à Jacques Sapir dans cet intéressant débat, cela fait quarante ans déjà qu'on dit à long terme. Cela commence à faire long pour les gens qui ont vécu la contre-révolution libérale depuis le début. Et tout semble en fait montrer que la torture n'aura jamais de fin, après tout l'industrie chinoise elle-même commence à trouver sa main-d’œuvre trop chère et délocalise certaines activités y compris en Corée du Nord. Ce qui pourrait être drôle si ce n'était aussi tragique. Cette course au moins-disant salarial n'aura tous simplement jamais de fin du moins tant qu'un humain sera encore en vie sur cette planète. Ce qui pourrait ne pas durer si l'on se fit à l'effondrement démographique par la baisse de la natalité que provoque en grande partie ce modèle de société.

 

Nous vivons donc en direct la mort lente et véritable d'une nation et d'un peuple. Incapables de subvenir à ses besoins vitaux, les peuples victimes d'une telle évolution n'ont guère d'avenir en tant que tel. L'endettement peut permettre de faire illusion encore quelques années, mais ne doutez pas de la fin inéluctable et dans les larmes du système qui maintient un semblant de niveau de vie dans les pays déficitaires comme la France. Tôt ou tard, il faudra à nouveau rééquilibrer notre commerce extérieur que ce soit par la production locale ou par l'effondrement de la demande intérieure, ce qui en tel cas se traduirait par un doublement ou un triplement du chômage réel déjà passablement élevé. Et par une baisse brutale du PIB par habitant. À n'en pas douter, la situation française en cas de rééquilibrage serait probablement équivalente à l'évolution de pays comme l'Espagne ou la Grèce. Ce serait peut-être même pire puisque pendant longtemps notre natalité a été moins mauvaise que celle de ces pays.

 

C'est dans cette situation qui est la nôtre qu'il faut repenser l'économie entièrement en dehors des cadres du libéralisme totalitaire. Il faut abandonner la croyance que le marché par la loi de l'offre et de la demande optimise toujours la répartition des richesses, et fait les meilleurs investissements. Mais il faut aussi laisser tomber complètement le dogme du libre-échange qui ne produirait que des gagnants. L'histoire montre en fait largement le contraire. Dans le cadre actuel, le libre-échange tend surtout à déformer la part de la valeur ajoutée en faveur de la rente et du capital et à construire des déséquilibres tellement énormes entre les nations qu'il met en danger tout le soubassement de l'économie mondiale. Ceux qui se réjouissent de la montée de la Chine et de l'effondrement du dollar potentiel devraient y réfléchir à deux fois. Une telle évolution entraînerait un rééquilibrage d'une brutalité inouïe dont il n'est pas certain que les gagnants de la globalisation actuelle seraient les plus à même d'en tirer profit. Lors de la dernière crise, la Chine et l’Allemagne ont été lourdement frappées par le ralentissement américain. La simple division par deux du déficit commercial américain a suffi par exemple à plonger l'Allemagne en récession. Que se passerait-il si les USA rééquilibraient d'un coup leurs échanges par la contraction de la demande intérieure d’après vous ?

 

Le protectionnisme Trumpiste

 

Alors évidemment la question du protectionnisme n'est pas nouvelle sur ce blog. J'en ai déjà longuement parlé sur de nombreux textes. Mais il me semble que revoir cette question alors que Trump vient de mettre en place un tarif de 25 % de droit de douane sur les produits chinois était une bonne occasion de remettre les pendules à l'heure. J'ai critiqué Trump sur sa politique protectionniste et je continuerai à le faire. Non parce que je suis contre, mais parce que je la trouve approximative et amateuriste, en plus d'être essentiellement politicienne. Il a quand même fallu attendre extrêmement longtemps pour que cette politique se mette en œuvre alors qu'il a fallu seulement quelques mois à Trump pour mettre en place sa politique de baisse d'impôt pour les plus riches. Cela caractérise, je crois, assez bien le sens des priorités du président américain.

 

À cela s'ajoute également l'idéologie toujours aussi libérale qui imprègne la politique de Trump qui ne se différencie guère en vérité de celle des années 80. Quoi qu'il en soit il est vrai qu'il réhabilite quelque part les politiques protectionnistes même si les siennes sont particulièrement hasardeuses. La virulence du discours protectionniste de Trump tranche en fait avec son application réel. Alors les médias font certes leurs choux gras sur les conflits récents concernant la 5G et les problèmes relationnels entre les entreprises américaines et chinoises. Mais sur le fond reste l'énorme déficit commercial américain dont les secteurs des télécommunications ou de l'informatique ne représentent en réalité qu'une infime partie. Déjà la presse parle d'une défaite chinoise alors même que ce pays contrôle toute la chaîne de production des téléphones.

 

La question que l'on doit se poser ici est de savoir si reconstruire une industrie de production d'objets complexes réels comme les smartphones est plus simple qu'un assemblage de ligne de code pour réaliser des logiciels comme les moteurs de recherche de Google. La réponse paraît assez évidente pour quelqu'un qui a le sens pratique. C'est bien la production réelle qui constitue l'essentiel de la difficulté industrielle. Or à force de délocaliser l'occident et leur chef de file, les USA ont perdu l'essentiel de ce qui fait la production industrielle. Il n'est même pas sûr qu'il y est aujourd'hui les savoir-faire pratiques pour recréer aux USA une industrie du semi-conducteur, base pourtant indispensable de la civilisation numérique.

 

Trump et son logiciel mental libéral seront bien incapables de reconstruire une industrie américaine. Car pour cela il faut non seulement rompre avec le libre-échange, mais aussi rompre avec l'idée que tout s'arrangera tout seul par la simple volonté du marché autorégulé. Sans planification et politique publique appropriées il y a malheureusement fort à parier que la réindustrialisation ne se fera pas ou du moins pas aussi efficacement ni aussi rapidement qu'elle pourrait l'être. Il faut développer une stratégie industrielle, former les jeunes à autre chose qu'au baratinage marketing des grandes universités US. Il faut orienter les étudiants vers les sciences et l'industrie. Tout ce que le marché en occident dévalorise depuis des décennies à travers la répartition des revenus et l'idéologie de la société du tertiaire, idéologie qui a fait aussi énormément de dégâts en France au passage. Et réindustrialiser un pays ce n'est pas juste gonfler du muscle dans les discours. Il faut bien comprendre au préalable les interdépendances fabriquées par quarante ans de laissez-faire. Pour se libérer d'une corde avec des nœuds, mieux vaut comprendre la façon dont sont entremêlés les nœuds plutôt que de tirer comme un fou sur la corde au risque de se blesser au passage.

 

 

Une bonne politique protectionniste ne consiste pas à sauter sur la table et à taxer tous les produits importés sans réfléchir. Mais bien à se projeter dans l'avenir tout en faisant bien attention à ne point sous-estimer les difficultés d'une réindustrialisation. Le protectionnisme doit être progressif. Il doit réorienter les investissements en convainquant les producteurs de la rentabilité à long terme de la relocalisation des activités productives. Il faut également repenser la question du financement de l'économie. Comment ignorer le fait par exemple que le capitalisme moderne s'apparente plus aujourd’hui à un casino géant plus qu'à un système d'investissement productif ? Pour réindustrialiser, nous devrons également repenser le capital et la façon dont il est rémunéré. Impossible d'avoir des rendements fous à 15 % quand l'économie réelle ne croît que de 2 ou 3 % par an. Il faut rendre le capital moins fluide et plafonner le rendement potentiel pour les actionnaires afin de rendre attractif à nouveau l'investissement productif à faible rendement. C'est un problème rarement soulevé, mais qui est pourtant essentiel. Dans ses conditions de fonctionnement actuel, le capital n’investit pas dans les activités à faible rendement même si celles-ci sont essentielles à l'activité économique. Alors à moins de faire directement intervenir l'action publique directement, l'on serait bien inspiré de faire en sorte que le capital s'emploie même dans les activités à faible rendement. Évidemment une telle politique présuppose en plus du contrôle de la circulation des marchandises, un contrôle de la circulation des capitaux. L'épargne et le capital doivent impérativement redevenir uniquement nationaux.

 

Une politique pour l'autosuffisance raisonnable

 

Comme je l'avais déjà expliqué autrefois, l'autosuffisance n'est pas un gros mot. Ce n'est même pas une notion réactionnaire, c'est au contraire un objectif noble et extrêmement écologique. Pour les aficionados de l'ouverture, je rappellerais simplement cette évidence. La vie sur terre existe en autarcie, nous vivons déjà dans un espace clos. Certes, il est relativement grand à l'échelle humaine, mais minuscule à l'échelle de l'espace qui nous entoure. La seule chose qui constitue une entrée constante vis-à-vis de l'extérieur est l'énergie formidable que nous fournit gratuitement le soleil grâce au processus de fusion nucléaire de l'hydrogène. Il est donc totalement stupide de sauter comme un cabri sur une chaise en entendant les mots autosuffisances ou autarcie. La plupart des systèmes écologiques existent d'ailleurs en quasi autarcie. La vie optimisant les espèces suivant des lieux d'espace de vie souvent très restreints. La vie met des millions d'années grâce au processus d'évolution et de sélection à mettre point des interactions souvent extrêmement complexes entre les êtres vivant pour utiliser chaque ressource disponible dans un espace donné le plus efficacement possible. Loin d'être primitive ou grotesque, l'autarcie constitue en fait l'art le plus élevé de la vie. C'est la chose la plus difficile à atteindre. Demandez donc aux ingénieurs de l'ESA ou de la Nasa si c'est simple de faire fonctionner un vaisseau en vase clos pour atteindre Mars par exemple avec seulement trois ou quatre astronautes à bord.

 

Qu'est-ce qu’une autosuffisance raisonnable, me direz-vous ? L'on pourrait tergiverser longuement sur sa définition . Il ne s'agit pas de l'autarcie en tant que telle . Il y a ici un lien entre l'indépendance nationale sur le plan politique et l'indépendance économique relative à mettre en place. L'on peut très bien s'en tenir à la version de Maurice Allais qui préconisait un taux limite de 20 % en volume aux importations pour toute activité de production. En clair, faire en sorte que les importations ne dépassent pas la limite quantitative de 20 % de la production nationale. Cela laisse une ouverture importante à la concurrence étrangère tout en empêchant une dépendance trop grande aux marchés mondiaux. On maintient les savoir-faire minimums dans toutes les activités de production pour ne jamais les perdre totalement. Je rajouterai ici une limite en exportation également parce que la dépendance est à double sens. La notion d'autosuffisance nationale ne consiste pas à limiter uniquement les importations, mais aussi de ne pas trop dépendre pour l'écoulement de sa production des évolutions des marchés mondiaux. L'on voit bien la relation malsaine entre la Chine, l'Allemagne et les USA . La trop grande interdépendance loin de pacifier les relations les envenime considérablement.

 

La question de l'autosuffisance nationale peut paraître aujourd'hui curieuse et anachronique. Elle va pourtant se poser de plus en plus dans les décennies qui viennent. L'épuisement des matières premières , la multiplication des conflits commerciaux sur fond de déclin d'un occident de plus en plus visible vont remettre sur le tapis cette simple évidence qu'il n'est en réalité pas bon pour une nation d'être trop dépendante de l'extérieur. Loin d'être un sujet ringard, c'est au contraire une question d'avant-garde, car les nations qui sauront le mieux répondre à leurs propres besoins seront celles qui traverseront le mieux l'effondrement inéluctable du modèle globalisé actuel. Et il est bien malheureux de constater que sur cette question comme sur bien d'autres les nations européennes sont très mal engagées.

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commentaires

régis 05/06/2019 13:40

J'ai lu un livre sur la Corée du nord("la corée selon kim jung hun") et visiblement ils se débrouillent avec beaucoup de protectionnisme à cause des sanctions. Bon c'est pas encore la Suisse mais leur modèle est plus cohérent que le notre sur le long terme. Il faut peut-être juste ouvrir un peu ton économie, et libéraliser un peu aussi mais c'est tout. Bientôt on parlera du modèle nord-coréen vous verrez.

yann 12/06/2019 22:30

Je ne sais pas, je n'ai pas étudié la Corée du Nord. Cependant je remarque que du point de vu démographique l'immonde goulag présenté par les médias Européens comme tel se débrouille bien mieux que son champion capitaliste du sud. C'est tout le paradoxe d'ailleurs. Les sud coréens sont tellement heureux d'être dans une économie de marché qu'ils ne font plus de gosses alors que ceux du nord continuent à en faire. Qui gagnera à long terme j'ai comme l'impression que c'est plutôt le nord. C'est d'ailleurs pareil pour la Bielorussie, donné en exemple par Drieno. C'est l'un des rares pays de l'Est a avoir une démographie raisonnable il suffit de comparer avec la Pologne dont la démographie s'effondre.

Drineo 06/06/2019 01:19

Plus proche de nous il y'a l'exemple de la Bielorussie. Ce pays a fait sa transition vers l'économie de marché de façon plus progressive que sa voisine russe.