Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 16:25

 keynes.jpg

On voit de plus en plus d'économistes ou d'intellectuels défendre l'idée d'un remplacement de la devise américaine en tant que devise internationale. Ce n'est d'ailleurs pas sur ce blog que vous trouverez une défense du système monétaire mondial actuel. Une bonne part des anomalies et des crises que rencontre le monde provenant de cette curiosité qui consiste à faire de la monnaie d'une nation une devise à caractère mondiale, à l'image de l'or autrefois. Les Américains n'ont fait qu'abuser de leur privilège, mais soyons honnête, n'importe quelle nation ayant ce type d'avantage l'aurait également utilisé. Les USA sont d'ailleurs pris à leur propre piège puisque cet avantage à court terme a un prix absolument considérable sur le long terme, celui de la désindustrialisation totale du pays. En effet puisqu'il est "gratuit" d'importer, pourquoi donc produire encore des biens? Il est donc clair que si les USA avec les avantages et l'avance qu'ils avaient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale n'ont pu se maintenir à long terme avec une monnaie d'essence mondiale, alors aucune nation ou zone monétaire ne le pourra à l'avenir. Le système monétaire mondial actuel est mauvais, mais pour le remplacer il ne suffira pas de remplacer le dollar par une autre monnaie que ce soit l'euro ou le yuan. Nous conviendrons donc facilement qu'il faut trouver autre chose comme mécanisme monétaire.

 

 

C'est là que les économistes vont chercher la vieille idée keynésienne de Bancor. Un intervenant du blog de Paul jorion vient d'ailleurs de rappeler les principes de ce système monétaire. Mais à la place du Bancor on utiliserait les droits de tirage spéciaux, les fameux DTS du FMI. On pourrait facilement objecter à cette proposition que l'on ne ferait en fait ici que reporter le problème. Au lieu d'avoir un état irresponsable déversant toujours plus de monnaie dans le système monde, nous aurions une bureaucratie totalement libre puisque sans responsabilité démocratique. Ce qui en définitive serait peut-être beaucoup plus dangereux pour la planète, on le voit avec l'euro et la BCE. Si je suis un grand admirateur de Keynes je connais aussi les limites de certains de ses raisonnements. Ainsi chez Keynes la raison doit l'emporter chez les dirigeants pour que son système fonctionne, le problème c'est que généralement l'expérience montre que c'est rarement la raison qui sert de guide aux politiques. C'est d'autant plus vrai si le pouvoir est très éloigné des préoccupations des citoyens et des contraintes électorales qui peuvent les ramener sur terre.  Même en supposant que la fameuse devise internationale soit un panier monétaire, il sera en pratique difficile de limiter un tel pouvoir comme il a été impossible à l'Amérique de se retenir d'user de son exception monétaire. Qui plus est, tous les problèmes de monnaie ne proviennent pas uniquement du système monétaire en lui même. Ce que beaucoup oublient des théories keynésiennes, c'est que Keynes était pour une régulation du commerce et pas uniquement par des politiques monétaires dont il connaissait les limites.

 

 

Si l'on régulait le commerce avec autre chose que les variations monétaires, nous aurions peut-être un système plus stable que celui actuellement en vigueur. Mais les dogmes présents ont fait qu'il est accepté de dévaluer, mais pas de taxer ou de limiter les importations. Or comme nous l'avions vu dans un autre textela régulation du commerce uniquement par des variations de la monnaie rend le système monétaire totalement instable. C'est d'autant plus vrai que les valeurs des monnaies nationales ne reflètent que rarement la situation commerciale d'un pays. On a des pays avec de forts excédents dont la monnaie reste faible, alors qu'elle devrait s'apprécier. Et d'autres avec des déficits commerciaux, dont les monnaies, restent fortes alors qu'elle devrait se dévaluer. La liberté de circulation des capitaux où tout le monde peut acheter tout et n'importe quoi sur la planète n'est pas pour rien dans cette situation. Mais je constate que le volé protectionniste et la volonté d'user des frontières nationales pour limiter les aberrations commerciales, monétaires, ou financières sont rarement évoqués lorsque l'on parle de Keynes et de son Bancor. Pourtant Keynes avait été très clair dans certains de ces propos sur la régulation du commerce. Il disait lui même:

 

«  J’ai de la sympathie pour ceux qui veulent minimiser plutôt que maximiser l’imbrication économique entre les nations. Les idées, la connaissance, l’art, l’hospitalité, les voyages : autant de choses qui sont, par nature, internationales. Mais que les marchandises soient de fabrication nationale chaque fois que c’est possible et commode . » (voir « La pauvreté dans l’abondance » aux éditions Tel Gallimard) 

 

 

 Cet oubli ne serait-il pas volontaire de la part de certains ? Vouloir réguler l'économie mondiale uniquement par la création d'un système monétaire moins idiot relève plus de l'escroquerie intellectuelle qu'autre chose. En réalité, nous pourrions même garder le système actuel de l'étalon dollar, aussi stupide soit-il, tout en le rend fonctionnel avec une bonne dose de régulation commerciale par douane et quota. Mais pour cela, il faut sortir les gros mots internationaux comme protectionnisme ou nation. Ensuite, prôner comme le font certains une monnaie mondiale en faisant l'éloge du Bancor de Keynes c'est oublier que lorsqu'il a fait cette proposition il y avait des conditions politiques internationales très particulières. Pour la première fois dans l'histoire, une nation a pu pratiquement seule décider du sort du monde, enfin d'une grande partie du monde, celle qui formera le camp occidental après guerre. C'est parce qu'il y a eu la Seconde Guerre mondiale et la présence de la superpuissance américaine que l'on a pu construire un système mondial monétaire relativement cohérent, avec le dollar comme clef de voute. Et même dans ces conditions exceptionnelles, Keynes n'a pu imposer son idée, les USA préférant alors l'intérêt à court terme que leur apportait le dollar comme devise internationale alors que montait la pression de la future guerre froide avec l'URSS.  C'est le plan de Harry Dexter qui fut mis en œuvre à la place du Bancor, et cela non parce que Keynes avait tort, mais parce que les Américains étaient les plus forts. Dans le monde actuel, aucune nation ne représente plus de 50% du PIB de la planète. Aucun pays au monde ne pèse comme a pu peser l'Amérique à l'époque. Donc personne ne peut imposer un système international comme cela fut fait alors. Un système monétaire international dans les conditions actuelles ne pourrait être que la résultante d'accord, mais il n'y aucune chance pour que le monde trouve un terrain d'entente sur cette question tant les intérêts à court terme divergent. Il n'y aura donc vraisemblablement que des accords locaux, pour des monnaies régionales au maximum. Et c'est probablement une très bonne chose comme nous le verrons par la suite.

 

Une vision du monde complètement dépassée

 

 

      On voit donc que pour Keynes le commerce international n'était pas un but, ce qui n'est pas le cas de beaucoup de défenseurs de la monnaie mondiale du Bancor au DTS.  Le système de monnaie mondiale tel que nous l'avons connu depuis la Seconde Guerre mondiale est dû à un accident historique. Il n'est pas certain que dans cent ans le monde sera toujours en train de commercer en échangeant sur toute la planète. Une monnaie mondiale est nécessaire à partir du moment où vous importez des produits et des matières premières de la planète entière. Mais n'est-ce pas ce commerce justement qui produit les catastrophes que nous connaissons à l'heure actuelle? En effet, c'est bien parce que tout le monde peut acheter ce qu'il veut partout que les hommes se sont mis à gaspiller des ressources qu'ils n'avaient pas localement. C'est bien parce que nous avons rendu planétaire notre mode de consommation que nous nous retrouvions avec un dilemme sur le pétrole ou sur d'autres matières premières. La monnaie planétaire est quelque part responsable du mur qui se trouve aujourd'hui devant nous et que la génération de l'époque de Keynes n'avait pas imaginé, elle qui était un peu éberluée par le progrès technique à court terme et dont on pensait qu'il résoudrait tous les problèmes

 

 

Vouloir une monnaie mondiale c'est penser résoudre les problèmes du monde d'aujourd'hui avec les outils du monde d'hier. L'abondance est terminée, nous le savons. Et une bonne part de l'épuisement est lié à l'uniformisation des modes de vie et des façons de consommer et de vivre sur toute la planète. L'unification monétaire du monde sous l'égide du dollar a engendré une unification des comportements de consommation. Là où il y avait des modes de consommation bien adaptés aux possibilités physiques locales, on a installé l'American way of life, engendrant des déséquilibres et des déformations dans la consommation. Les humains ont oublié qu'une bonne part de leurs comportements culturels n'étaient pas que le fruit de l'histoire et des habitudes, mais aussi des possibilités de production locale. Ce n'est pas un hasard si les Français mangent beaucoup de pain et les Japonais beaucoup de riz. C'est que la géographie avait dicté ces comportements culinaires pour prendre cet exemple simple. La mondialisation a permis à des peuples qui n'avaient pas de pétrole d'en user alors qu'ils auraient peut-être trouvé d'autres formes de production énergétique pour leurs besoins de déplacement. Vouloir une monnaie mondiale c'est donc quelque part vouloir maintenir un système dont on sait qu'il n'est pas viable et qu'il gaspille l'énergie et les matières premières. La Chine a d'ailleurs considérablement accéléré le processus de déclin de ce modèle. Il n'y aura pas assez de matière première sur terre pour faire vivre les Chinois comme des Américains.

 

 

Le monde de demain sera au contraire un monde local, un monde beaucoup plus petit dans l'échange. Cette réalité sera subie si nous ne faisons rien pour prévenir cette évolution inéluctable. Mais nous pouvons l'anticiper en relocalisant les activités et en réduisant les besoins en déplacements des hommes, des biens et des matières premières. Il va falloir réapprendre à vivre avec ce que l'on a, que ce soit pour les matières premières ou pour les marchandises. Dans ce sens, ce n'est pas vers plus d'échanges mondiaux qu'il faut aller, mais vers plus d'échanges locaux. Plutôt que de faire d'immenses zones monétaires, il faudrait  au contraire les réduire. On voit ici le caractère totalement anachronique de l'euro et de sa conception. Il faut favoriser les consommations locales en matières en hommes et en biens. La fameuse démondialisation c'est cela, et c'est inévitable. Le débat sur une monnaie mondiale est donc en retard de deux générations. C'est un débat que l'on pouvait encore avoir en 1950, mais qui est complètement suranné maintenant. La vraie question d'aujourd'hui c'est comment mettre au point des systèmes économiques qui permettent de minimiser les gaspillages et non ne maximiser les échanges sur toute la planète. C'est très exactement ce que disait Keynes dans la phrase que j'ai cité même si dans son esprit il s'agissait surtout de défendre les politiques de plein emploi. Aujourd'hui, nous devons mettre en place des systèmes économiques et sociaux permettant l'adaptation des besoins aux conditions locales de production, le contraire de ce que l'on a fait depuis 50ans en fait.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Yann - dans économie
commenter cet article

commentaires

yann 09/05/2011 21:53



@olaf


C'est vrai que je pouvais en parler mais je l'avais déjà fais autrefois. J'en reparlerai plus longuement dans un texte ultérieur. Je ne peux pas tout mettre en même temps sinon mes textes
risquent d'être trop long.


@RST


Certains rêve d'une monnaie mondiale qui soit neutre et impossible à manipuler par un état mais je crains qu'en pratique cela soit impossible à réaliser. Il y aura toujours des rapports de force
qui feront que telle ou telle puissance s'imposera. Mais surtout je crois qu'une telle monnaie n'est pas la seule solution pour réguler le commerce.


 @Assurancetourix & Pierre Sarton du Jonchay


 Merci il faudra que je lise çà.


@A-J Holbecq


Je ne suis pas totalement contre tant qu'on ne nous ressort pas l'or comme monnaie de réserve comme certains essaient de le faire.


@Pierre Sarton du Jonchay


Vous avez raison mais rien n'indique qu'il y est nécessité d'une monnaie mondiale. On pourrait se contenter de monnaie commune entre des pays ayant les plus fort échanges commerciaux par exemple.


 


@Laurent


Je n'ai pas encore lu le livre de Sapir, je précise. Mais je connais un peu l'histoire  économique de la période. Pour ce qui est de Keynes effectivement il n'a jamais eu cette intention
mais c'est un effet possible de cette politique. On peut imaginer pour x ou y raison que la banque mondiale fournirait sans être trop regardante autant de liquidité que ce qu'on lui demanderait.
Qui plus est l'échec de Keynes à imposer ses idées provenait du rapport de force largement en faveur des américains à l'époque. Il en sera de même à l'avenir à par t que c'est probablement la
Chine qui finira par imposer un système dans son intérêt.


 


De toute façon je crois plutôt aux solutions locale de type union méditerranéenne comme j'en avais parlé à un moment. Des
solutions impliquant un nombre d'état limité, mais ayant la possibilité de parler d'égale à égale. Je ne crois pas du tout, dans les conditions géopolitiques actuelles, à une solution planétaire
du type bancor. Si un bancor il doit y avoir, il sera local et impliquera la création de multiples zones commerciales fermées sur toute la planète à l'image de l'ancienne CEE.


 



Laurent Pinsolle 08/05/2011 16:15



Jacques Sapir parle de l'épisode des discussions entre délégation britannique et étasunienne dans les années 1940 dans son dernier livre "La démondialisation" (que je vous recommande vivement).
Pour lui, le passage de l'étalon-or à une monnaie internationale était un moyen de prévenir un éventuel manque de liquidités en cas de crise financière grave (cf crise de 1930). Je ne crois pas
qu'il s'agissait pour Keynes d'un droit de tirage qui pourrait être utilisé de manière irresponsable, mais plutôt d'un moyen d'équilibrer les balances de paiement autrement que par des politiques
d'austérité.


Cela complétait sa proposition de pénaliser autant les pays qui étaient en excédent que les pays qui étaient en déficit, conformément à la charte de la Havane.


Après, je n'ai pas lu le détail des propositions de Keynes sur le bancor, mais à partir des éléments donnés par Sapir, cela semble intéressant. En outre, il semble que Keynes était également un
grand défenseur de la souveraineté nationale (un des trois points essentiels qu'il poussait selon JS avec le bancor et un commerce équilibré et acceptant une vraie dose de protectionnisme).



Pierre Sarton du Jonchay 08/05/2011 10:48



@RST,


Il faut dissocier les notions de souveraineté et de monnaie. Les souverainetés ne sont que nationales et s'expriment bien entre autres par des monnaies nationales. Mais les souverainetés ont
besoin d'échanger entre elles. Cela n'impose nullement une souveraineté mondiale d'un gouvernement unique mais bien une monnaie commune qui n'appartienne à aucune souveraineté nationale
particulière. Pour que les souverainetés coexistent en relation d'échange équitable, il leur faut une unité de compte dont la valeur soit garantie par la communauté mondiale définie par un marché
commun ; un marché régulé par n'importe quelle loi nationale sous l'arbitrage impératif d'un juge national que les parties s'imposent de désigner avant de négocier afin de s'inscrire dans un Etat
de droit commun explicitement choisi. La monnaie mondiale est un outil de désignation impérative du droit national qui règle le prix juste.



A-J Holbecq 08/05/2011 09:54



@RST
Je pense quand même qu'une monnaie commune mondiale (à la place des devises de réserve) , en complément des monnaies nationales non convertibles, aurait son utilité. Nul besoin pour cela d'un
gouvernement mondial mais d'une structure internationale qui détermine chaque année les parités les unes aux autres.


Le "panier de monnaie" n'empêche pas la spéculation sur les monnaies et en plus il me semble que sa mise en place (les critères) sont plus difficiles à déterminer



Pierre Sarton du Jonchay 07/05/2011 20:56



Condition monétaire de la démocratie