Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 18:01

map monde 

On voit souvent comme argumentation contre le protectionnisme le fait qu'il puisse rapidement entraîner une diminution de la concurrence et provoquer des monopoles ou des cartels nationaux. Il faut montrer que cet argument ne s'appuie en réalité sur rien, et que c'est en fait une affirmation péremptoire sans aucune validité factuelle en réalité. On pourrait même montrer que le protectionnisme, bien loin de réduire la concurrence peut l'amplifier voire même la faire renaître, tant il est vrai qu'à l'heure actuelle nous assistons à une énorme concentration d'entreprises et d'activités à l'échelle mondiale. Seulement la concurrence, suivant qu'elle soit dans un cadre protectionniste et réguler entre pays, ou dans une situation de libre-échange totale, va changer de nature.  En effet la mondialisation n'a pas accru la concurrence entre entreprises comme on aime à le dire si souvent dans les salons imbibés d'idées libérales mal comprises, au contraire cette dernière n'a eu de cesse de diminuer. C'est essentiellement une concurrence entre bassin d'emploi et système sociaux que la mondialisation a produite. C'est d'ailleurs bien souvent des entreprises françaises ou américaines qui creusent les déficits commerciaux de leurs propres pays par les délocalisations qu'elles se sont employées méthodiquement à produire ces trente dernières années. C'est donc bien une concurrence entre systèmes sociaux économiques qui s'est mis en place et non la fameuse concurrence qui est sensée permettre l'amélioration du système de production.

 

Le protectionnisme rend la concurrence bénéfique

 

Le but de la concurrence comme nous l'avons vue récemment a en partie comme objectif l'amélioration constante du système productif par un mécanisme d'élimination darwinienne des entreprises. Je ne reviendrais pas sur cette question, puisque je l'avais déjà fait dans le lien que je viens de donner.  Cependant il faut souligner que la question de la concurrence est bien celle  des acteurs qui subissent cette concurrence, car il y a concurrence et concurrence. Faire en sorte d'améliorer ses produits, d'améliorer sa productivité ce n'est pas la même chose que de diminuer ses coûts en expatriant sa production. Il y a une différence de nature entre la diminution des coûts par l'amoindrissement des conditions sociales, et l'amoindrissement des coûts par l'amélioration technique et l'investissement productif. Malheureusement nous usons du même mot de concurrence pour définir des mécanismes qui sont totalement différents dans leurs conséquences, car l'un améliore la qualité de vie globale d'un pays, son niveau de productivité réel, et l'autre au contraire la dégrade et concentre de plus en plus la richesse entre quelques mains. Ce qui  produit des crises de surproduction par la faiblesse de la demande et l'endettement qui découle des faibles salaires distribués.

 

      On pourrait ici parler de concurrence à dynamique positive et de concurrence à dynamique négative pour les différencier, et le libre-échange est une contrainte organisationnelle qui produit mécaniquement une dynamique négative, car portant la concurrence uniquement sur le terrain du coût du travail. Alors vous me direz pourquoi le libre-échange est-il à ce point néfaste pour la bonne concurrence? Et bien pour la simple raison qu'il est toujours moins coûteux de développer ses profits en réduisant le coût de sa masse salariale à court terme qu'en développant les machines-outils ou en améliorant la productivité physique du travail. C'est surtout vrai de nos jours. Les gains de productivité sont plus lents qu'après guerre, à cause de la moindre innovation technique d'une part, et pour diverses raisons que je n'aborderais pas ici, et qu'en plus toute une partie de l'ex-tiers-monde produit maintenant une grande quantité de salariés qualifiés à très faible revenue. Dans ce contexte l'entreprise qui fait de la productivité à l'ancienne, c'est-à-dire en formant ses salariés au mieux et en améliorant son système de production ne peut rien contre l'entreprise qui délocalise en Asie, et qui, même si elle est physiquement moins productive, le sera beaucoup plus grâce au gap salarial. Différence salariale qui s'ajoute d'ailleurs souvent au jeu des dumpings monétaires liés à la sous-évaluation pratiqué par certains pays.

 

      En bref dans une situation de libre-échange intégral qui consiste à instaurer des règles du jeu égales dans un monde fortement inégal, la concurrence se transforme en plébiscite pour l'esclavage et l'amoindrissement des conditions salariales. À ce problème s'ajoute une dénégation totale du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui constitue une grave atteinte à la démocratie. En effet, accepter la concurrence à dynamique négative, revient à accepter que les conditions de travail d'un pays ne soient plus le choix collectif des peuples, mais uniquement celui du moins-disant planétaire. La concurrence à dynamique négative est un mécanisme algorithmique de type recherche du minimum salarial, car en régime de libre-échange les nations sont  contraintes de l'aligner sur le niveau de revenu le plus bas pour maintenir leur balance des paiements à l'équilibre . Bien sûr, cela provoque la contraction de la demande à l'échelle planétaire, et le chômage un peu partout.  C'est donc une contrainte profondément anti-démocratique puisqu'elle suppose que ce n'est pas à la collectivité de fixer un certain niveau social acceptable, mais au marché international. En toute logique les libre-échangistes devraient prôner la suppression pure et simple de la démocratie puisqu'il vide ce concept de toute possibilité d'intervenir réellement dans la société et qu'ils considèrent que tout doit être le fruit de la libre concurrence. On voit bien ici la fameuse contradiction que j'avais naguère noté entre le libéralisme politique qui régule la question sociale par le débat politique et démocratique, et le libéralisme économique qui ne voit que le marché comme régulateur des rapports de force au sein des sociétés. Ce second libéralisme porte en fait très mal son nom, tant il est contraire à l'esprit de liberté justement. Ce libéralisme se résume à donner beaucoup de liberté pour quelques-uns et aucune pour tous les autres.

 

    À l'inverse le protectionnisme permet de ramener la concurrence vers une dynamique positive où celle-ci ne se fait plus sur les salaires, mais uniquement sur la production et la capacité des entreprises à faire des gains de productivité physique. Le protectionnisme, en renchérissant le coût du travail, obligera nos entreprises à orienter plutôt leurs investissements dans la technique et l'amélioration productive. Il n'est pas impossible au final que les gains de productivités réelles soient plus fort  dans un cadre protectionniste que dans un cadre de libre-échange. Il faut se rappeler par exemple que pendant toute la période d'âge d'or des USA, de la fin de la guerre de Sécession en 1865 à 1945, les USA ont été le pays d'occident le plus protectionniste avec des droits de douane moyens de 50%. Ce pays avait aussi pour caractéristique un coût de la main-d'oeuvre largement supérieur à celui du vieux continent de la même époque. Or les gains de productivité y étaient largement supérieurs. Les états du nord, ceux chez qui la main d'oeuvre était la mieux traitée étaient aussi ceux où l'industrie a décollé en premier, loin des états esclavagistes du sud. Il y a donc une certaine corrélation entre productivité du travail et gain de productivité si l'on se fit à l'histoire. Et de toute façon une hausse de la productivité doit toujours se traduire par un élargissement du marché sous peine de chômage de masse. Ensuite le protectionnisme a cette vertu de rendre des frontières économiques aux nations, et donc de leur rendre leur capacité à produire la répartition des richesses qu'elles souhaitent. Il ramène donc le politique dans l'économie et la démocratie en même temps. Grâce au protectionnisme la logique de recherche du minimum salariale perd son sens et chaque peuple pourra à nouveau s'organiser comme il le souhaite et non comme le souhaitent les marchés internationaux des marchandises. L'on comprend ainsi la peur qui habite les élites françaises du mot protectionnisme, car dans un pays aussi attaché à l'égalité leurs gros revenus risqueraient de fondre à grande vitesse en cas de retour de la démocratie dans les affaires commerciales. Le protectionnisme c'est la disparition du chantage aux délocalisations pour justifier des inégalités de plus en plus délirantes.

 

Autre avantage du protectionnisme, il permettrait d'augmenter le nombre d'entreprises  à l'échelle planétaire en cassant les monopoles internationaux qui se sont construits au cours de ces vingt dernières années de mondialisation délirante. Chaque pays cherchant un plus grand degré d'autonomie économique sera obligé de créer des concurrents locaux face à ces géants planétaires. Politique d'indépendance économique d'où pourrait naître une régénération de la concurrence. Dans certains secteurs comme l'informatique, la domination d'entreprise comme Microsoft ou Google est une véritable calamité. Et la fin de leurs monopoles devrait être une priorité pour les nations du monde entier, en ce sens les Chinois nous montrent la voie à suivre. En effet est-il normal que des entreprises américaines puissent écrire les normes dans le secteur de la programmation comme Microsoft le fait avec son Windows? Ou encore imposer ce que vous pouvez ou non lire sur internet grâce au filtre Google qui est loin d'être neutre? En effet quand vous utilisez Google ce dernier vous donne des liens en fonction de ses propres choix. Il n'est pas forcement neutre. Google étant une entreprise privée ce pouvoir exorbitant doit lui être retiré, je pense qu'un moteur de recherche est par nature un bien public qu'il serait bon que les états et les citoyens se mêlent de ce genre de chose. Donc dans ce secteur comme dans beaucoup d'autres, le protectionnisme et des politiques nationales seront à même de redonner un sens au mot concurrence en multipliant les acteurs à l'échelle planétaire. On voit donc bien que protectionnisme et concurrence ne sont vraiment pas antinomiques ils sont au contraire de vrais amis.

 

Le protectionnisme et les transferts technologiques 

 

    Dans un texte récent apparu sur le Scriptoblog, on pouvait lire un résumé et une critique sur le dernier livre de l'économiste et ami d'Emanuel Todd, Hakim El Karoui. Un livre dont l' ambition se résume à son titre "Réinventer l'Occident". Si ce livre et cet auteur vous intéresse vous pouvez lire également l'interview que mon collègue blogueur Malakine avait fait d'Hakim El Karoui en novembre dernier. Cependant  ce n'est pas de la critique du livre ou du livre lui-même que je veux parler ici, mais d'un argument anti-protectionniste que l'auteur de cette fiche de lecture emploie dans sa critique du livre et  à mon avis à tort. J'en parle parce que c'est également un argument critique qui revient souvent. L'auteur dit dans son texte que le problème avec le protectionnisme c'est qu'il va produire un retard technologique dans les sociétés occidentales. Sociétés qui petit à petit perdent leur avance technique par l'effet cumulé d'un déclin culturel qui conduit les jeunes d'occident à faire des études non scientifiques, et par l'énorme potentiel humain sur lesquelles la Chine et l'Asie  pourront compter à l'avenir. Il n'est pas question ici de contredire l'idée d'un déclin en matière d'innovation en occident pour l'avenir. Je l'avais déjà écrit par ailleurs, l'avenir de la science est en Asie quand on sait que la petite Corée du Sud produit plus d'ingénieurs chaque année que les USA, on imagine l'avenir de la Chine puis de l'Inde. Nous serons dans tout les cas  des nations de second rang au plan scientifique, mais cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes condamnés au déclin absolu et que le protectionnisme nous transformerait en une nouvelle URSS. C'est à mon avis une grave erreur intellectuelle que de penser que le protectionnisme empêchera l'importation des techniques et des savoir-faire étrangers. Et c'est même très exactement le contraire qui se produira comme à chaque fois que le protectionnisme a été utilisé dans l'histoire. Le critique du Scriptoblog  confond ici le commerce avec la libre circulation des idées et des connaissances, de plus ce n'est pas parce qu'un pays ferme ses frontières commerciales qu'il va se fermer aux investissements étrangers au contraire même. 

 

    Ainsi rien n'empêchera un pays en avance de venir nourrir le marché français de ses innovations asiatiques en investissant dans notre pays pour y faire des affaires. Le protectionnisme poussera au contraire ces nouvelles puissances industrielles à investir chez nous pour y vendre ce qu'elles savent faire. À l'inverse le libre-échange, s'il est maintenu,  nous poussera à un déclin et un retard abyssal. En effet, à quoi bon produire en France ses innovations asiatiques futures, si l'on peut directement les exporter de Chine? Donc au contraire, le protectionnisme couplé à une liberté d'échange technique et d'investissement poussera au transfert technique et évitera à nos pays de couler comme ils le font actuellement. C'est le libre-échange qui nous conduira au déclin absolu. Le protectionnisme lui nous permettra de nous limiter à un  déclin relatif. Un déclin uniquement dû à notre moindre poids démographique. Bien sûr cela n'empêchera pas qu'une bonne politique scientifique et industrielle est nécessaire, mais le protectionnisme n'est pas un frein au progrès technique, c'est en fait l'inverse. Des pays comme l'Allemagne qui était très en retard sur la Grande-Bretagne l'ont rattrapé justement grâce au protectionnisme, et ce fut la même chose pour le Japon ou la Chine actuelle qui fait du protectionnisme tous azimuts en favorisant les transferts techniques vers ses propres entreprises. On ne voit pas pourquoi il en irait différemment pour l'occident demain.

Partager cet article

Repost 0
Published by Yann - dans économie
commenter cet article

commentaires

samuel 21/01/2011 00:01




@AJ Holbecq


 


La version le plus récente est celle sur Médiapart :


 


http://www.mediapart.fr/club/blog/samuel/040111/le-vrai-deficit-commercial-de-la-france


 


Et merci pour le lien Natixis,


 


Et puis, pas de souci pour cette histoire d'article à lire, s'il vous vient un jour le temps de le lire et de réagir je serai quand même content.


 


Voila mon mail, si vous voulez réagir, il vaut mieux que ce soit par mail qu'en commentaire d'un article qui date : samuel.baillaud@gmail.com




samuel 20/01/2011 23:50



Merci pour le lien Natixis,


 


Et puis, pas de souci pour cette histoire d'article à lire, s'il vous vient un jour le temps de le lire et de réagir je serai quand même content.


 


Voila mon mail, si vous voulez réagir, il vaut mieux que ce soit par mail qu'en commentaire d'un article qui date : samuel.baillaud@gmail.com



A-J Holbecq 20/01/2011 11:16



Je remets le lien


http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=56231



A-J Holbecq 20/01/2011 11:15



@Samuel


L'analyse flash  de Natixis" Les pays qui vont aller très mal et ceux où le risque de crise sociale est très élevé à terme : ceux qui sont désindustrialisés et qui importent beaucoup de
matières premières" devrait vous intéresser : http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=56231


Je n'ai pas encore eu le temps de "rentrer" dans votre article  et ce ne sera surement pas avant la fin du mois .. désolé



La Gaule 12/01/2011 01:30



@Yann





 Je me permets de revenir sur votre réaction à mon commentaire (je vous l’ai déjà dit, je suis un lent, je ne ferai jamais de blog à cause
de ça) :


 


« Le christianisme qui n'avait pas initialement dans son coeur l'amour de l'accumulation des biens a pourtant donné une église qui s'est
passablement enrichie au cours des siècles, cela ne remet pas forcement en cause les idées fondatrices du christianisme. »


 


Tout le problème est là. A aucun moment de son histoire, ô combien contrastée, les effets et avatars pervers du christianisme n’ont remis en
cause la pureté du message christique, pour ceux qui ne voulaient vivre leur foi que par ce message originel (vous pouvez sentir au passage combien ma jeunesse chez les curetons aura laissé
quelques traces).


Des ermites mystiques qui « fuyaient le monde » dans les forêts du haut Moyen-Âge, aux prêtres ouvriers modernes, en passant par Saint
François d’Assise (symbole emblématique d’une vaste réaction contre la puissance temporelle montante de l’église aux temps féodaux), les exemples foisonnent de toutes les dissidences qui ont
suivi leur chemin à l’ombre des dérives de l’église officielle.


 


L’originalité du christianisme est d’abord d’avoir su fixer ses propres limites dans l’espace (« rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César
ce qui est à César ») tout en prétendant délivrer un message universel (une rupture fondamentale avec le judaïsme par exemple).


De ces contradictions fondamentales est sans doute venue l’aptitude du christianisme à connaître puis à surmonter toutes les crises internes et
tous les schismes jusqu’à la modernité contemporaine. A ce stade, il ne semble pas non plus que le christianisme soit le moins apte à accepter d’autres transcendances que la sienne.


 


Par sa pente naturelle qui est de nier toute transcendance, puisque le bonheur de tous ne peut venir que du libre jeu des intérêts égoïstes de
chacun, le libéralisme philosophique ne peut conduire qu’à la négation de lui-même, c’est-à-dire produire des sociétés pulsionnelles ballottées à l’infini par leurs propres effets pervers,
lesquels interdisent toute réalisation concrète de l’idéal libéral.


J’imagine mal un entrepreneur libéral fuyant la vanité du monde au fond des bois, sauf bien sûr l’entrepreneur politique (cher à Werrebrouck)
voulant se préserver quelque temps du lynchage.


Michéa nous a aussi appris que la transcendance socialiste, née avec Rousseau (cela vous l’avez fort bien compris) puis techniquement mise en
forme par Marx & co, n’avait aucune chance de supplanter sa rivale,  précisément parce qu’elle provenait de la même matrice.


 


Je sais combien cela fait décalé d’affirmer une chose pareille, à l’heure où cette gentille bête d’un genre nouveau semble d’un appétit
irrésistible, mais, ne vous déplaise, je crois qu’il n’y a plus rien à sauver du libéralisme, si ce n’est déjà un inépuisable objet d’études historiques.


Les chinois l’ont bien compris, je le répète, eux qui ne traitent le paramètre libéral que comme une stricte variable d’ajustement
technique.


Qu’est-ce qui est donc bon pour eux afin de mieux nous bouffer ? Un peu plus de libre circulation des personnes, ou un peu moins ? Un
peu plus de liberté sexuelle –le graal du libéral soft- ou un peu moins ? C’est selon.


Lao Tseu contre Adam smith : un grand match !. Mais pour l’honneur seulement.


 


Pour compléter Michéa qui reste pour moi un voltairien –sagace mais manquant de profondeur- je vous invite à connaître l’œuvre de Dany Robert
Dufour (« le divin marché » en priorité) qui va à mon avis beaucoup plus loin que celle de votre compatriote citadin.


See you.