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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 21:36

    Voici un texte écrit par Keynes en 1931 qui plaide pour le protectionnisme commercial en vue du rétablissement du plein emploi. Ses propos sont étonnements d'actualité et le parallèle entre les deux époques est assez inquiétant, puisque nous somme à la veille de la monté des nazi en Allemagne, et qu'alors, comme aujourd'hui le monde était en proie à l'anxiété économique.  Comme vous allez le constater Keynes est toujours notre contemporain décrivant une situation en grande partie semblable. La politique de plein emploi est le résultat d'une volonté et la manière de relancer l'emploi doit prendre en compte la fameuse contrainte extérieure, mais celle-ci doit être éliminé par des moyens qui ne sont pas forcement compatibles avec la doctrine du libre-échange.  En cette période de grave crise en Grèce et en Europe, au moment ou notre continent comme dans les années trente s'enferme à nouveau dans la spirale de la déflation, il me semblait  opportun de mettre ce texte à lire.

 

 

Propositions en vue de l'établissement
d'un nouveau tarif douanier (7 mars 1931)
.

 

 

Ne trouvez-vous point paradoxal que nous puissions continuer à augmenter notre capital de richesse en accroissant nos placements à l'étranger ainsi que notre équipement national, que nous puissions continuer à vivre (la plupart d'entre nous) à peu près aussi bien qu'auparavant ou même mieux, et en même temps entretenir une foule de personnes à ne rien faire, en leur assurant une indemnité plus importante que le salaire normal d'un homme qui travaille dans toute autre partie du monde – tout ceci avec un quart de notre outillage industriel immobilisé et un quart de nos ouvriers en chômage ? Ce ne serait pas seulement un paradoxe mais une impossibilité, si notre capacité de produire de la richesse n'était pas beaucoup plus considérable qu'auparavant.

 

Mais l'accroissement de cette capacité est un fait. Il tient essentiellement à trois causes :

 

1° Le rendement sans cesse croissant de notre industrie dû à des perfectionnements techniques (j'estime que la production par tête est de 10 %, supérieure à celle de 1924 seulement);

 

2° la part considérable des femmes dans la production et l'accroissement de cette part de la population qui est en état de travailler;

 

3° la baisse de nos importations par rapport à nos exportations. Le résultat, c'est qu'avec les trois quarts de notre potentiel industriel, nous pouvons à présent produire autant de richesses que nous le pouvions avec le tout il y a quelques années. Mais comme nous serions riches, si seulement nous parvenions à employer les quatre quarts de notre potentiel actuel !

 

La crise vient donc, non pas d'un manque de moyens matériels susceptibles d'assurer à chacun l'abondance et de faciles conditions d'existence, mais d'une rupture du système et du mécanisme qui commandent nos ventes et nos achats réciproques. Il y a deux attitudes à prendre en présence de pareille rupture. Nous adoptons l'une ou l'autre selon notre tempérament. L'une s'inspire de la volonté de maintenir au même niveau les conditions de l'existence et cherche à récupérer les forces inemployées – c'est-à-dire à se développer en faisant abstraction de tout sentiment de crainte et même parfois de prudence. L'autre repose sur une psychologie de la peur et se traduit par une tendance à se restreindre. Jusqu'à quel point est-il sage d'avoir peur?

 

Nous vivons dans une société où l'activité de la production est conditionnée par les bénéfices normaux qu'escompte l'homme d'affaires, ou tout au moins par son désir d'éviter toute perte. La marge nécessaire pour l'inciter à  produire ne constitue qu'une toute petite fraction de la valeur totale du produit. Mais qu'elle vienne à disparaître, toute la production s'écroule, c'est cela  malheureusement qui est arrivé. Les prix trop faibles par rapport au coût de la  production et l'effet moral désastreux de contributions trop élevées a fait  disparaître le stimulant indispensable à toute production. Voilà ce qui est à la  base du désordre actuel. Il est donc peut-être imprudent de tourmenter ou d'effrayer l'homme d'affaires davantage. Une politique par trop hardie courrait ce risque. Car raisonnant par fausse analogie en tenant compte de ce que la  prudence commande à un individu qui découvre tout à coup qu'il vit au delà  de ses moyens, le commerçant, lorsque ses nerfs ont été éprouvés, devient  généralement partisan de restrictions nationales qui, à la longue, ne peuvent s'exercer qu'à son désavantage et à ses dépens.   (Ici Keynes met le doigt sur la contradiction entre raisonnement individuel et collectif, la sommes des intérêts individuels n'est pas égale à l'intérêt collectif)


Il y encore une raison de s'alarmer. Nous souffrons d'une instabilité internationale. Nos exportations sont manifestement ralenties, et ne peuvent lutter que plus difficilement avec la concurrence, du fait du niveau trop élevé du 

  prix de la vie. Tandis que l'absence de bénéfices suffisants sur le marché intérieur, incite le spéculateur, à placer son argent à l'étranger, les impôts élevés viennent renforcer cette tendance néfaste. Par-dessus tout, la difficulté qu'éprouvent les autres pays créanciers à accorder de nouveaux prêts (source de toute cette débâcle) charge Londres d'un trop lourd fardeau financier. Ainsi  apparaissent d'autres arguments évidents s'opposant à une politique trop  hardie : car un surcroît d'activité à l'intérieur, provenant d'une main-d'œuvre plus nombreuse, augmentera l'excès de nos importations, et un emprunt de la part de l'État pourrait dans leur disposition actuelle, effrayer les spéculateurs. Ainsi les conséquences directes d'une politique expansionniste seraient  d'obliger le Gouvernement à emprunter, de grever le budget, et d'accroître l'excès de nos importations. C'est pourquoi de toute façon – soulignent les  adversaires de cette politique – elle ne peut qu'aggraver le manque de confiance, le volume des impôts, et l'instabilité internationale, qui, déclarent-ils,est à la base de nos maux actuels. (On voit tout de suite la ressemblance avec la situation actuelle la contrainte extérieure empêche toute politique de relance, il faut d'abord s'attaquer à la contrainte extérieure pour pouvoir relancer la machine)  

 

Ceci dit, les adversaires de l'expansion se divisent en deux groupes : ceux qui estiment qu'il ne faut pas seulement renoncer pour l'instant à toute idée de développement mais qu'il faut encore opérer des restrictions, ils entendent par  là une réduction des salaires, et d'importantes économies sur les dépenses actuellement prévues au Budget, et ceux qui, tel Mr. Snowden, voient d'un aussi mauvais œil tout projet de restriction dans le sens que je viens d'indiquer et tout projet d'expansion.Mais une politique purement négative est en réalité ce qu'il y a de plus  dangereux. Car il devient de plus en plus douteux, au fur et à mesure que le temps s'écoule, que nous puissions maintenir notre niveau de vie. Nous le pouvons sûrement avec 1 million de chômeurs; nous le pouvons probablement  avec 2 millions de chômeurs; avec 3 millions de chômeurs. nous ne le pourrons probablement plus. Ainsi une politique négative qui permet au chômage de s'accroître progressivement, mène infailliblement, à un abaissement du niveau de la vie qui n'est plus tolérable de nos jours. Si l'on reste trop longtemps sans rien faire, il n'y aura finalement plus rien à faire.

 

Le chômage provient – il faut que je le répète – du fait que l'employeur a  été privé de bénéfice. L'absence de bénéfices peut avoir des causes multiples.Mais à moins de passer au Communisme, il n'y a pas d'autre remède au chômage que de rétablir une marge suffisante pour laisser un bénéfice aux employeurs. On peut s'y prendre de deux façons – ou accroître les demandes,c'est la méthode expansionniste, ou réduire le coût de la production, c'est la méthode de restrictions. Les deux essayent de résoudre la difficulté.

 

À  laquelle doit-on donner la préférence?

 

  Diminuer le coût de la production en réduisant les salaires et réaliser des économies sur certains chapitres budgétaires, peut provoquer de plus larges achats de nos produits par l'étranger (à moins, ce qui est également possible,  que pareil exemple soit suivi par lès autres pays) mais entraînerait vraisemblablement une diminution des achats à l'intérieur. Les avantages que retireraient les employeurs d'une réduction générale des salaires ne sont donc pas aussi importants qu'ils en ont l'air. Chaque chef d'entreprise voit les avantages qu'il tirera d'une réduction des salaires qu'il paye lui-même, mais néglige les conséquences de la diminution des revenus de ses clients et de la réduction des salaires dont bénéficient aussi ses concurrents.  De toute façon, il y aurait là une injustice sociale qui provoquerait de sérieuses résistances, étant  donné que ce serait avantager certaines classes de revenus aux dépens d'autres classes. Il semble donc qu'une politique de restriction suffisamment sévère pour être suivie d'effets, soit impraticable. (C'est une attaque imparable de la politique de déflation salariale que pourtant l'europe est en train de mettre en place, en voulant généraliser le "modèle" Allemand l'UE va provoquer une contraction massive à l'échelle du continent qui mettra à genou même l'Allemagne.)  

 

Cependant les reproches adressés au remède expansionniste, instabilité de notre situation au point de vue international, état du budget et manque de confiance, ne peuvent être écartés si facilement. Il y a deux ans, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter; aujourd'hui c'est une autre affaire. Il ne serait pas intelligent  l'effaroucher les pingouins et de laisser ces froides créatures polaires s'envoler avec leurs œufs d'or loin de nos rivages. Une politique d'expansion suffisamment ferme pour être efficace nous obligerait peut-être à abandonner l'étalon-or. De plus, il y a deux ans, le problème était presque entièrement un problème anglais, aujourd'hui il est essentiellement international. Aucun remède intérieur ne peut aujourd'hui suffire à lui tout seul. Un remède international s'impose, et la façon la plus sûre d'écarter une débâcle internationale serait pour la Grande-Bretagne de prendre une initiative. Mais pour que la Grande-Bretagne se mette à la tête du mouvement, il faut qu'elle soit forte et qu'on la croie forte. Il est donc de la plus haute importance de donner confiance au marché de Londres, je ne crois pas que cela soit bien difficile; car la véritable puissance de Londres a été sous-estimée par l'opinion étrangère et nous sommes sur le point d'assister à ce sujet à un brusque revirement de sentiment.

 

C'est pour ces raisons que moi qui étais hostile à un retour à l'étalon-or, et puis malheureusement prétendre que mes prédictions de Cassandre se sont partiellement réalisées, j'estime que nous devrions aujourd'hui défendre de toutes nos forces le change de notre monnaie afin de reprendre – et c'est là l'essentiel – la tête du marché financier mondial. Aucun autre État ne peut en effet prétendre occuper avec autant d'expérience et de sens des affaires publiques ce rôle, si nous nous y présentons à nouveau avec une puissance reconnue et non avec  faiblesse.

 

Avant de préconiser une politique d'expansion afin de remédier au chômage, il faut y réfléchir à deux fois. J'y ai réfléchi à deux fois : et voici quelles sont mes conclusions.

 

  Je suis d'avis qu'une politique d'expansion, bien que désirable, ne peut être appliquée aujourd'hui avec sécurité, si elle ne s'accompagne pas d'autres mesures qui en neutralisent les dangers. Permettez-moi de vous rappeler en quoi consistent ces dangers. Ils consistent à alourdir d'un nouveau fardeau notre balance commerciale, d'un nouveau fardeau notre Budget et à porter  atteinte à la confiance. Si la politique d'expansion se justifiait un jour par un  accroissement marqué du taux des bénéfices, et par une reprise de la main d'œuvre, elle finirait par exercer une influence favorable, peut-être même des plus favorables, sur le Budget et la confiance. Mais tels ne seraient pas ses premiers effets. ( Ce paragraphe est à méditer pour les tartuffes de la dépense sans réflexion, et que l'on ne me dise plus que Keynes était pour les déficits infinies)

 

Quelles sont donc les mesures que l'on peut prendre pour neutraliser les dangers que j'ai indiqués?

 

Corriger les graves abus auxquels donnent lieu les indemnités de chômage et écarter actuellement toutes dépenses sociales nouvelles dans le Budget, afin de consacrer toutes les ressources disponibles à une reprise de la main-d'œuvre, cela est fort bien et je ne puis que le conseiller. Mais la principale décision qui selon moi s'impose aujourd'hui à tout sage Chancelier de l'Échiquier, quelles que soient ses idées sur le protectionnisme, est l'introduction d'un sérieux tarif douanier. Il est certain qu'il n'y a pas d'autre mesure qui puisse, avoir à la fois autant de conséquences immédiates avantageuses et pratiques.

 

Le tarif auquel je songe ne comporterait pas de droits protecteurs distincts mais s'appliquerait à des catégories de marchandises aussi vastes que possible,  qu'il frapperait selon un taux uniforme ou peut-être deux taux. Des abattements seraient prévus, pour les matières d'importations rentrant dans la fabrication des exportations; et certaines matières premières. qui figurent pour  une large part dans les chiffres de nos exportations, telles que la laine et le coton, seraient exemptées de tout droit. Le revenu des droits devrait s'élever à un minimum de £ 50.000.000 et si possible atteindre £ 75.000.000. On  pourrait par exemple appliquer un droit de 15 % sur tout produit manufacturé ou à demi manufacturé sans exemption, et un droit de 5 % sur tous produits alimentaires et sur certaines matières premières, d'autres de celles-ci demeurant exemptes de tout droit

 

Je prétends que les répercussions de pareils droits sur le coût de la vie, seraient insignifiantes et pas plus sensibles que les fluctuations qui se produisent actuellement d'un mois à l'autre sur le marché.  De plus, n'importe quel remède contre le chômage ne peut qu'entraîner une hausse des prix. D'autre part, les répercussions de ce même tarif sur le coût de nos produits d'exportation, si l'on tient compte des abattements calculés sur une base très simple et très large, seraient minimes. Les partis fidèles au libre échange qui se rallieraient à ce plan, devraient s'engager à supprimer ces droits au cas où les prix mondiaux atteindraient à nouveau le niveau de 1929.

 

Comparée à toute autre alternative qui s'offre à nous, pareille mesure a l'avantage d'être la seule qui puisse à la fois soulager notre budget et restaurer  la confiance dans les affaires. Je ne pense pas qu'on puisse établir un budget sain et prudemment équilibré aujourd'hui sans avoir recours à un tarif douanier. Mais là n'est pas l'unique avantage. En substituant à des marchandises importées des marchandises fabriquées chez nous, on accroîtra le volume de la main-d'œuvre dans notre pays. En même temps, en favorisant notre balance commerciale, on créera une marge nécessaire pour couvrir les frais qu'occasionnent les importations nouvelles destinées à alimenter une politique d'expansion et les emprunts nouveaux qu'accordera l'Angleterre à des pays débiteurs paralysés. De la sorte, nous restituerons d'une main au reste du monde la puissance d'achat que nous lui enlevons de l'autre, en restreignant  nos importations. Certains fanatiques du Libre Échange soutiendront peut-être que l'effet des droits d'importations sur nos exportations, viendra en neutraliser les avantages; mais cela n'est pas vrai.

 

Les Libres Échangistes peuvent sans manquer à leur doctrine, considérer un tarif douanier comme un rideau de fer dont on ne doit se servir qu'en cas de danger. Le danger est venu. À l'abri du répit qui nous serait ainsi accordé et avec les forces financières disponibles, nous pourrions élaborer une politique et un plan à la fois intérieur et international, nous permettant de triompher de l'esprit de restriction et de la peur.

 

Si par contre, les Libres Échangistes repoussent ces conseils et renoncent à pareil expédient, le résultat certain sera d'entraîner la chute du Gouvernement,qui ne saurait être remplacé au milieu d'une crise de confiance et dans une telle confusion que par un Ministère lié d'avance à un programme purement protectionniste.

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Published by Yann - dans économie
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commentaires

olaf 23/05/2010 13:36



On en revient toujours au problème du contrôle de ses importations.


Alors qu'en ce moment, la plupart pensent que c'est la finance le problème majeur parce que la crise a démarré avec les subprimes. Le crédit n'a fait que boucher le trou créé par la stagnation
salariale et les politiques américains on fermé les yeux parcequ'il fallait bien trouver


un moyen de soutenir l'économie. Les allemands ne touchent pas au problème de fond en tapant sur la finance, même si ça n'est pas inutile, encore que l'on ne sache pas combien de temps il vont
appliquer les interdictions :


http://www.alternatives-economiques.fr/et-si-les-speculateurs-avaient-raison-_fr_art_633_49414.html


 



yann 22/05/2010 23:10



@valuebreak


 


Il ne faut pas oublier que les groupes industriels sont aujourd'hui mondiaux. Si vous taxez les produits japonais par exemple, il y a fort à parier que les industriels japonnais créeront des
productions locales, c'est d'ailleurs ce qu'ils ont fait avec Toyota. A l'époque de Keynes les entreprises étaient beaucoup moins mobiles, on ne déplaçait pas des usines entières comme on le fait
aujourd'hui. Les groupes français qui ont lourdement délocalisé reviendront la queue entre les jambes si puis dire, car il leur serait dommageable de ne pas produire locale et  risquer
ainsi  de se faire évincer par des producteurs nationaux.


 


Bien sure tout ceci aura un impact sur les prix, mais je pense que les gains en matière d'emploi surpasse largement le cout de l'inflation. Et de toute manière nous avons testé pendant plusieurs
décennies la basse inflation çà n'a pas tellement réussit à la France. 



valuebreak 22/05/2010 22:12



Bj.


 


tres bien, tres interessant. 


 


'tite remarque, Keynes disait que le rétablissement d'une protection douanière entrainait le retour à la fabrication locale. Hélas, aujourdhui, où en est notre savoir faire industriel après tant
d'années d'importation ? savons nous fabriquer en france un tél mobile, une WII, un panneau solaire ? probablement non. combien de temps pour retrouver ces savoir faire ?


autre soucis ...   combien de bouches à nourrir (personnes agées, étudiants tardifs, handicapés, prisonniers ...) par personne adulte active ?