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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 20:16

    Au début de ce blog j'avais expliqué dans un texte ce que j'appelle le vrai principe de la concurrence, son fondement et sa justification intellectuelle. Avec la dégradation actuelle du service public, que la récente affaire de trains bloqués ne fait que confirmer, il me semble opportun de voir dans quel cas la concurrence peut-être utile et dans quel cas elle est une véritable catastrophe pour la population. Comme ce site se nomme le bon dosage, je vais essayer de montrer une voie médiane entre le tout étatique et le tout concurrentiel aussi mauvais l'un que l'autre, car dans ce domaine comme d'en beaucoup d'autre c'est la dose qui fait le poison et non la nature du système d'organisation. Et a n'en pas douter la France est aujourd'hui malade d'une overdose de concurrence inutile dans certains secteurs (énergie, éducation, assurance, banque, train) , et d'un sérieux manque de concurrence dans d'autres secteurs (grande distribution, télévision, information). La question que nous devons nous poser c'est dans quel cas la concurrence a des effets bénéfiques,et sous quelles conditions d'application ces bénéfices peuvent se réaliser. Il faut également se demander si la concurrence n'est pas parfois un luxe trop coûteux pour certains secteurs

 

1- Les buts de la concurrence

 

  Il faut rappeler succinctement les objectifs théoriques de la concurrence pour bien voir que bien souvent ils sont oubliés par les soi disant défenseurs de la concurrence libre et non faussée. Tout d'abord la concurrence avait pour objet d'empêcher la concentration des pouvoirs, il ne faut jamais oublier cette objectif premier. Les premiers théoriciens du libéralisme ont eu comme ennemie principal l'arbitraire et l'autoritarisme, qu'il soit politique, économique ou religieux. La concurrence économique a été dans le domaine économique l'application du principe de séparation des pouvoirs cher à notre Montesquieu national. En divisant le pouvoir économique, en faisant en sorte que les entreprises soient en concurrence vous évitez le pouvoir arbitraire d'un seigneur tout puissant fruit d'une centralisation excessive du pouvoir économique.  Il faut bien garder à l'esprit que les libéraux ont toujours eu pour but, du moins à la grande époque, de limiter le pouvoir des individus, le marché concurrentiel était donc un moyen pratique pour réaliser en économie ce qu'ils avaient fait en politique avec la démocratie. Le marché c'est le système électorale de l'économie, c'est ce qui permet d'éliminer les mauvais et de limiter le pouvoir des puissants, du moins en théorie.

 

  Le deuxième argument pour la concurrence c'est la mécanique darwiniste qu'elle induit. Par le jeu de la concurrence et de la loi de l'offre et de la demande les entreprises sont obligées de suivre leurs concurrents ou de les dépasser par l'amélioration du processus productif, par l'abaissement de leur prix ou par la qualité de leurs produits ou services. Cette sélection darwinienne, ce processus d'évolution, est souvent l'argument massu mis en avant par les libéraux. Surtout depuis les fameuses thèses de l'économiste autrichien Joseph Alois Schumpeter et sa fameuse destruction créatrice qui n'est pas dénuée de fondement. L'analogie avec la nature étant tout à fait exacte, mais il y a une limite à la destruction liée à la concurrence. Car tout comme la théorie darwinienne n'explique pas la genèse des organes complexes ou des espèces, mais seulement leur disparition, la thorie de Shumpeter n'explique pas la création des entreprises et des nouvelles industries. Si le marché concurrentiel élimine les entreprises les moins adaptés, il n'explique pas la genèse des nouvelles industries, ni le processus d'inventivité qui caractérise une économie. Et pour cause, la compréhension de ces processus là demande de sortir de la logique purement économique et d'entrer dans le domaine de la culture, de l'éducation, de la passion, toute chose trop peu étudiés par nos économistes comptables. Si la culture d'un peuple n'est pas portée sur la science et l'esprit d'amélioration il y a peu de chances pour que la concurrence y est un effet stimulant sur le plan de la créativité. L'économie concurrentielle s'est construite sur un terreau culturelle où elle  pouvait se développer, dans un pays d'analphabètes superstitieux la concurrence n'aurait rien fait progresser. Je rejoins ici Emmanuel Todd c'est le progrès éducatif qui rend possible tout le reste, la concurrence ne fait qu'accompagner le progrès technique elle ne le construit pas.  Quoiqu'il en soit, il est vrai que la concurrence est un bon moyen  de sélection des entreprises pour éviter une déconnexion trop forte entre l'offre et la demande. L'expérience communiste nous ayant appris qu'il était encore impossible de faire une régulation correcte des besoins humains en ne faisant appel qu'à une administration centralisée.

 

  Dernier point rarement souligné, la concurrence peut permettre également le jugement des hommes sur des questions de compétence et non de relations personnelles. C'est qu'il faut rappeler que le marché et la concurrence libérale sont en fait des idées progressistes à l'origine, même si nos amis de gauche l'ont oublié. En effet le marché est méritocratique dans sa mécanique théorique, et son fondement à pour origine une certaine morale de travail, de labeur et de mérite. La concurrence est un principe plus équitable que l'aristocratie et le droit de naissance dans la sélection des hommes et sied mieux à nos principes républicains que le copinage.

 

2-Les effets secondaires, et les risques de la concurrence dans le vrai monde

 

    Ces raisons qui poussent à vouloir un système concurrentiel ont aussi des problèmes inhérents à leur logique et à leur application dans le monde réel. Et c'est ces contraintes qui vont nous pousser à souvent devoir trouver d'autres voies pour arriver, tant bien que mal, à une société fonctionnelle et relativement bien organisée, tout en sachant que la perfection n'étant pas de ce monde.  En premier lieu la question de la réalité concurrentielle doit être soulevée. A partir de combien d'entreprises sur un marché peut-on considérer qu'il y a concurrence et que cette concurrence limite le pouvoir et la création d'oligopoles ou de cartels? C'est une question qui a l'aire stupide puisque l'on peut considérer qu'à partir de deux il y a concurrence, or il n'en est rien. Le père du libéralisme lui même, Adam Smith, pensait qu'il y avait assez de concurrents sur le marché à partir du moment ou aucun acteur de ce marché ne pouvait y imposer une ligne directrice, donc manifestement deux acteurs n'est pas suffisant pour cela. On peut donc considérer que la concurrence n'est viable que s'il y a un nombre suffisant d'acteurs pour que nul ne puisse dominer le marché. Si la concurrence vise à éviter la concentration du pouvoir alors le nombre d'acteurs sur ce marché doit être très élevé pour aucun acteur ne puisse peser de façon importante. On voit qu'en pratique c'est une contrainte difficile, car les entreprises modernes et les investissements de plus en plus lourds necessite souvent de tel moyens qu'ils est bien difficile de maintenir un grand nombre d'acteurs. John Kenneth galbraith avait d'ailleurs souligné cet aspect dans son livre "Le nouvel état industriel", dans le monde moderne la taille des entreprises dans de nombreux secteurs est telle que la concurrence est en réalité en voie d'extinction essentiellement pour cause de coût  d'investissement et de niveau technologique.

 

  Plus un secteur demande d'investissements et d'hommes, moins la concurrence est possible, plus le niveau technique augmente et moins il y a d'acteurs sur un marché. L'aéronautique est un cas typique aucun pays dans le monde n'a plusieurs fabriquants d'avion en concurrence, les coûts de développement son tels qu'ils nécessitent une coopération et une rationalisation maximum de la production.   Autre problème la concurrence est dans certains secteurs complètement absurde, dans le cas des autoroutes par  exemple demander une concurrence reviendrait à demander la construction de plusieurs voies couteuses pour la réaliser, tout le monde peut comprendre que ce serait du gaspillage. Ce genre de cas d'impossibilité pratique de concurrence, en France nous les appelons des monopoles naturels, naturels parce qu'ils sont le fruit d'une contrainte technique ou physique qui rend impossible ou très coûteuse la mise en place d'une concurrence. Le train lui aussi fait partie des secteurs de monopole naturel, et l'idée stupide de vouloir y introduire de la concurrence n'aura qu'un effet, faire exploser les prix et réduire la qualité des services. Dans les secteurs où le monopole est naturel il est évident qu'il faille contrôler ces derniers autrement qu'avec la loi du marché, car en pareil cas la loi du marché avec un monopole se transforme très vite en vol, le consommateur n'ayant pas le choix. C'est par la démocratie et des règles extérieurs à la logique économique, comme par exemple des tarifs publics imposés par l'état, que l'on contrôle ce type de pouvoir pas par l'introduction d'une concurrence impossible à réaliser.

 

    Ensuite un marché de par la logique de concurrence et d'élimination peut rapidement se retrouver en situation de monopole privé, même dans un secteur où la concurrence est possible. Il faut là encore un acteur extérieur, des lois et des règles pour empêcher la création de monopoles privés. L'exemple du secteur du logiciel, dominé par microsoft et son Windows, est assez caractéristique, seule l'intervention des états pourrait mettre fin à ce que l'on doit bien appeler un racket par abus de position dominante.  Aucun acteur du marché n'ayant la capacité de renverser cette entreprise américaine qui peut ainsi imposer ses normes dans le domaine des logiciels. On le voit également avec Google pour les moteurs de recherche.   Un état doit toujours permettre à la concurrence de se réaliser dans les faits et donc toujours faire en sorte qu'il y est des concurrents sur le marché en nombre suffisant. Or dans la pratique la collusion entre les pouvoirs politiques et économiques rendent souvent bien difficile ce rôle d'arbitre. Et si la concurrence est impossible alors il faut nationaliser et mettre sous contrôle démocratique ces activités sous peine de voir s'installer des féodalités économiques.

 

  Si nous quittons la question du pouvoir et des rapports de forces sociaux pour nous concentrer sur l'innovation et l'amélioration des processus productifs alors les choses sont un peu plus simple. La concurrence peut améliorer les processus productifs si et seulement si cela est possible physiquement. On pourrait croire qu'il s'agit là d'une affirmation grotesque ou d'une lapalissade mais c'est pourtant quelque chose que l'on a tendance à oublier. Dans bon nombres d'activités les gains de productivités sont impossibles ou très faibles. La coiffure, l'éducation, et les services en général, la distribution et il y en a sûrement beaucoup d'autres sont autant de secteur où les gains de productivité sont nuls ou négligeables. Or dans ces secteurs où la productivité est stagnante la concurrence va avoir des effets secondaires assez importants. Car au lieu de se différencier par la qualité de leurs produits ou par l'amélioration de leur efficacité les entreprises de ces secteurs vont se différencier par le marketing et la publicité. Il faut savoir qu'aujourd'hui le monde dépense plus d'argent dans la publicité que dans la recherche scientifique. Car il s'avère souvent plus rentable pour certain secteurs de se différencier de leur concurrent par l'enrobage publicitaire des produits que par la réelle innovation, on voit même cela dans le secteur pharmaceutique. Dans ce cas là non seulement la concurrence ne sert à rien mais en plus elle est néfaste puisqu'elle enclenche une course à la publicité et aux dépenses superficielles, course qui joue énormément et de plus en plus sur le prix final payé par le consommateur.

 

L'état organisateur essentiel de la concurrence

 

  Comme nous l'avons vue la concurrence n'est pas le remède à tout les maux de l'économie et il est bien infantile de croire que le marché peut seul résoudre les problèmes de relations entre les hommes. La concurrence peut même devenir un outils catastrophique accouchant de monopoles privés les entreprises devenant des états dans l'état, ou en faisant exploser les prix sous la pression de la concurrence publicitaire. Il faut donc la manier avec intelligence et en se rappelant des limites de cette politique. La concurrence est un outil puissant à manier avec précaution et intelligence et non avec le dogmatisme qui caractérise nos bureaucrates corrompus de Bruxelles. Les monopoles naturels doivent être sous le contrôle de la démocratie, pas forcement aux mains de l'état, mais limité dans leur pouvoir par un contrôle citoyen que ce soit par des élus ou par des règles édictées sous contrôle électorale. Dans les secteurs soumis à la concurrence l'état doit s'assurer que la concurrence s'applique réellement et qu'il n'y a pas de déséquilibres trop important entre les acteurs, les lois antitrust aux USA, malheureusement trop peu appliquées, avaient cet objectif plutôt sain. Ensuite l'état doit s'assurer que la concurrence ne produise pas de hausses délirantes des prix par la publicité, une forte taxation du secteur publicitaire serait probablement une bonne chose limitant ce genre de pratiques. Le marketing étant  un secteur relativement parasitaire qui pompe des ressources très importante sur la consommation de nos concitoyens ,il est étrange qu'aucun politique n'ai jamais proposé d'en limiter le poids et le coût alors que par ailleurs l'inflation a été déclarer ennemie publique par nos dirigeants.  J'en vient au dernier point peut-être le plus important, ce contrôle étatique présuppose un point essentiel, que l'état s'occupe de l'intérêt public. Il va donc de soit que les intérêts privés doivent toujours être expulsés de la sphère publique. Les mélanges d'intérêts et le fait que nos politiques sont de plus en plus liées à des intérêts de multinationales constitue une grave dérive. Jesus avait naguère jeté les marchands  du temple, il va nous falloir maintenant les chasser de l'Elysée et de nos institutions publiques.

 

 

 

 

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Published by Yann - dans économie
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Nicolas Gonzales 31/12/2010 20:23



Il est peut-être bon ici d'évoquer Léon Walras étant donné que cet économiste français de la fin XIXe/début XXe siècle a travaillé sur les conditions de la concurrence pure et parfaite. Il avait
notamment défini 5 conditions... à savoir : atomicité du marché, homogénéité des produits, transparence du marché, libre entrée et libre sortie, libre circulation des facteurs de production. Mais
Walras lui-même savait ces conditions théoriques, et que dans la réalité il en allait tout autrement. Au delà même de la question des monopoles naturels qui est évoqué dès Adam Smith, il avait
notamment affirmé que le marché du travail ne pouvait être un marché concurrentiel, d'où son soutien aux bourses du travail, équivalent ancien dans l'économie sociale de la contemporaine ANPE
pour le secteur public...


 


Sans être un spécialiste, quiconque reprend ces cinq conditions voit bien qu'on ne peut faire de la concurrence libre et non faussé l'alpha et l'oméga de la politique économique, comme c'est bien
trop souvent le cas aujourd'hui.


- Il n'y a pratiquement jamais anatomicité du marché, soit parce que les entreprises sont trop grande (tendance monopolistique du capitalisme), soit parce que le marché est trop petit, soit parce
que sur un marché très grand il n'est pas possible de connaitre toutes les petites entreprises d'un secteur.


- L'homogénéite des produits est une condition tout aussi souvent fictive. En effet, les entreprises cherchent souvent, au contraire, à se démarquer de leurs concurrentes en concevant puis
vendant des produits légèrement différents. Le principe - libéral ? - de la division du travail rentre souvent en contradiction avec les conditions libérales de la concurrence ! Amusant ?


- Transparence du marché : avec internet, c'est peut-être le facteur qu'il est plus possible d'atteindre aujourd'hui que auparavant. Mais il ne faut pas oublier toutefois qu'internet est aussi un
cout d'accès pour les entreprises, tant en terme comptable qu'en terme de connaissance et de compétence...


- Libre-entrée et sortie : ce point n'est éventuellement valable qu'à la condition que tous les acteurs d'un marché joue loyalement le jeu de la concurrence - ce qui en pratique n'est jamais le
cas. C'est peut être un des arguments pour lesquels on peut dire que le protectionnisme est un avantage compétitif pour les entreprises d'un pays ? Où en tout cas qu'il est un désavantage
compétitif pour les pays qui succombent à l'illusion du sans-frontiérisme... Car il est clair que le principal obstacle à ce critère, c'est la réalité de l'histoire. Or il y a tellement de
libéraux qui croit que l'histoire n'est qu'un "constructivisme"...


- Libre circulation des facteurs de production : lui aussi, il a bien progressé aujourd'hui. Toutes les usines s'en vont ! Là on sent mieux que jamais le prix de la concurrence quant elle est
excessive ! La plupart des exemples historiques montrent bien au contraire que les pays qui réussissent leur décollage industriel le font sur une base protectionnisme : c'est vrai du R-U pendant
tout son décollage industriel, de l'Allemagne bien sur, des USA...


 


Bref, après ça on trouvera quand même des gens assez bêtes pour nous dire que la France est un pays socialiste et que la concurrence nous sauvera...



yann 29/12/2010 22:25



@RST


Disons que la publicité aurait du rester marginale et ne pas prendre la place qu'elle a prise. Mais il faut comprendre qu'elle a aussi sont utilité dans le sens où pour garantir la croissance et
donc l'emploie dans nos société à haute productivité, on est obligé de vendre massivement. C'est une véritable tragédie la société de consommation, on la déteste mais on a du mal à imaginer
comment en sortir sans faire entrer une grande partie de nos concitoyens dans la misère et le chômage.



RST 29/12/2010 22:14



La concurrence telle que décrite dans les manuels d’économie repose sur tellement d’hypothèses plus irréalistes les unes que les autres (nombre infini d’acteurs, coûts d’entrée et de sortie sur
un marché quasi nul, les produits sont tous identiques, information parfaite à tout instant,…) que c’est un concept totalement imaginaire.   


Tu fais bien de dénoncer la nocivité du marketing. Je pense qu’on ne dénonce pas assez les ravages de la publicité à tous les niveaux, que ce soit par les besoins artificiels qu’elle crée, les
ressources qu’elle détourne, les pollutions visuelles ou matérielles (emballage, …) qu’elle entraîne, les perversions qu’elle autorise (bonnes femmes à moitié nue sur les abri bus).