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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 22:32

BCE-Francfort.jpgLe président de la BCE monsieur Jean Claude Trichet vient de hausser les taux d'intérêt directeurs de la banque centrale. Officiellement pour lutter contre la montée de l'inflation en Europe. Il y  a eu de nombreuses réactions à cette décision, mais on peut  séparer ces réactions en deux camps distinctifs. Les uns regrettent cette décision soulignant le caractère absurde de cette hausse puisque de l'inflation il n'y en a pas en Europe, ou qu'en tout cas son niveau est loin d'être inquiétant. Ensuite parce que cette décision peut casser  la maigre croissance économique de la zone euro. Il y a aussi des réactions contraires qui vont encourager cette hausse justement parce que l'inflation nous guetterait, mais surtout parce que l'euro était en mauvaise posture face au dollar américain. De ce point de vue une hausse des taux était donc une "bonne" chose pour permettre le maintient de la valeur de l'euro menacée notamment par les faillites d'états en cascade. Le Portugal étant pour l'instant sous les feux de la rampe du crash test obligataireen attendant le gros morceau espagnole. Donc en prévision de ces mauvaises annoncent pour la zone euro la BCE a augmenté ses taux directeurs.

 

Alors tout cela est bien gentil comme réflexion, mais à mon avis on a légèrement tendance à oublier que les taux directeurs de la BCE n'ont en réalité qu'un effet très limité sur la croissance, l'inflation ou même sur la valeur de la monnaie sur les marchés. On peut même dire que l'on a là l'une des plus grandes esbroufes qui soient en matière économique.  Car ces variations de taux de 0.25 point ou même 1 point ne changent pratiquement rien à la réalité économique de nos pays, cependant cela fait croire aux dirigeants qu'ils dirigent et aux citoyens qu'ils sont dirigés. On a affaire là à des outils de l'ordre de la communication plus qu'autre chose. Et cela en grande partie parce que les leviers de l'économie réelle ne sont plus entre les mains des dirigeants politiques, ni même dans celles des présidents des banques centrales que se soit en Europe ou aux USA. Nous ne sommes plus dans les années 30 époque où effectivement les variations de taux qui étaient alors beacoup plus élevé qu'aujourd'hui pouvaient avoir un effet plus ou moins grand. Mais c'était une autre époque un temps où la quantité de monnaie en circulation était surtout le fruit des politiques des banques centrales et pas le résultat de choix des prêts bancaires privés comme c'est le cas aujourd'hui. Nos pays ont en grande partie privatisé l'émission monétaire et ont renoncé aux politiques de change ou de protection commerciale. Les monnaies ont des valeurs fixées par les marchés, nos pays ont abandonné la possibilité d'agir sur l'économie ce sont des acteurs indépendant des autorités centrales qui décident. Donc à partir de là il ne faut guère s'étonner de voir les variations des taux ne pas changer grand chose aux réalités économiques. A moins bien sûr de faire varier ses taux à des niveaux inimaginable comme les USA l'ont fait durant les années Regan en détruisant leur économie avec des taux délirants pour arrêter l'inflation. Mais les micro-variations actuelles ne servent rigoureusement à rien. Ici la hausse des taux de Jean Claude trichet me fait penser aux sociétés primitives appelant le grand sorcier à faire une dense pour chasser les catastrophes ou améliorer les récoltes. Les variations des taux d'intérêt directeurs c'est à peu près du même ordre en terme d'efficacité macro-économique. 

 

L'illusion du pouvoir des taux directeurs

 

Il faut en premier nous rappeler que les taux d'intérêt que font varier les présidents des banques centrales ce sont les taux auxquels prête la BCE au système bancaire. Ce n'est pas le taux auquel vous et moi, ou les entreprises empruntons. En augmentant son taux, la banque centrale augmente le taux auquel elle prête au système bancaire, mais rien ne dit que cela aura des répercussions sur les taux réels des prêts réalisés au reste de la population. Une baisse du taux directeur peut tout autant permettre une amélioration des conditions de prêt en général qu'une simple amélioration des comptes des banques privées et rien d'autre. A l'inverse une hausse des taux peut aussi ne pas se répercuter dans le reste de l'économie et ne pas être le drame qui voient certains. En réalité dans notre système économique actuel le comportement des agents bancaires dépend essentiellement de leur psychologie et du regard qu'ils ont sur la situation économique future. Car il n'y a pas de contrôle direct du crédit par la banque centrale, c'est d'ailleurs l'un des gros problèmes des systèmes économiques occidentaux, la chienlit du marché libéral est au coeur du fonctionnement de notre système bancaire. Le choix du niveau des taux relève du marché et de l'anticipation que font les banques de l'avenir économique. Si elles pensent que la situation est mauvaise et qu'elle ne s'améliorera pas, alors elles trouveront risqué de prêter, donc elle monteront leur taux quelque soit le taux auquel leur prête la banque centrale. Inversement s'il y a une surchauffe de l'économie, mais que les banques privées estiment qu'elles pourront toujours gagner plus avec leurs prêts alors elle prêteront à des taux bas et en grande quantité en prenant beaucoup de risque, et la hausse des taux directeurs de la banque centrale ne pourra rien n'y changer. Ce système décentralisé de la gestion des taux et des prêts entraine nourrit les bulles et les dépressions, on comprend mieux pourquoi certains économiste ont pu réclamer la nationalisation du système bancaire. 

 

En fait, nous vivons dans une illusion de contrôle et les autorités de la BCE jouent ce rôle de tranquilisant, j'ose espérer qu'ils ne croient pas eux même en leur pouvoir. La hausse des taux aux USA n'a jamais empêché les bulles se former, pas plus que les baisses des taux directeurs ne relancent la croissance ou l'inflation. Le Japon qui a des taux pratiquement nuls depuis 20 ans, avec des effets secondaires  graves comme le Yen Carry Trade, n'a pourtant jamais vu son inflation et sa croissance repartir. On surestime largement cet instrument économique qu'est la politique des taux directeurs. En fait il s'agit d'un outil bien moins puissance que la planche à billets(monétisation), les dévaluations ou les politiques protectionnistes et fiscales. Mais si l'Europe actuelle porte tant d'intérêt aux propos de son banquier central, c'est probablement parce que ces autres outils réellement puissants ont été abandonnés au préalable. Il est donc bien difficile pour moi de crier au loup comme mon collègue Laurent Pinsolle qui décrit la hausse des taux récents de la BCE comme un crime. Parce qu'en réalité cela ne signifie pas grand-chose vu le niveau de hausse, et qu'en plus même si l'on peut en vouloir à Trichet pour ses multiples exactions passées, notament la politique du franc fort dans les années 90, il n'a aucun moyen d'améliorer réellement la situation économique en Europe  avec les moyens dont il dispose, même s'il le voulait. Le fait est qu'il commande un camion sans frein, sans volant et bientôt sans carburant, car c'est la structure même de l'UE et de la zone euro qui condamne celle-ci à la catastrophe. 

 

Nous pourrions remplacer Trichet par un homme mieux intentionné que cela ne changerait pas grand chose au problème, et même avec des taux nuls l'économie européenne ne redémarrerait pas. Le seul outil que la BCE peut utiliser physiquement, celle de l'achat direct des titres de dettes ,est limité par les statuts de la banque centrale et la nature cacophonique de la construction européenne. Une cacophonie liée aux divergences d'intérêts entre nations qui empêchent de toute façon de solutionner le problème de cette manière. L'Allemagne et les pays excédentaires de la zone euro refusant de "payer" par un accroissement de la masse monétaire,  les dettes excessives dans lesquelles sont noyés les PIGS. Car bien évidemment l'Allemagne pense que cette monétisation produirait une hyperinflation, la réalité est tout autre, mais c'est surtout ce que pense les dirigeants allemands qui compte  dans la décision finale. Nous le voyons, il ne reste à la BCE que les taux d'intérêt pour faire mumuse avec l'économie. En gros pour reprendre notre exemple du camion, la BCE a le pouvoir de changer l'angle du rétroviseur, çà peut être utile, mais ce n'est pas suffisant pour contrôler vraiment le camion. D'autant plus que les passagers arrières veulent pouvoir voir dans le rétroviseur et que c'est le plus fort qui impose le choix de  cette angle. La hausse des taux est surtout un impératif allemand, la hausse nous indique donc clairement qui dirige l'Europe, du moins les quelques outils cosmétiques qui restent en place dans le cadre de la doxa libérale. 

 

Taux d'intérêt directeur et crédit public

 

En vérité, les politiques des taux d'intérêt n'auraient un effet conséquent que si les banques centrales prêtaient directement aux états ou si les banques centrales prêtaient directement aux entreprises ou aux citoyens. En effet, dans un tel système il y aurait une centralisation des taux. Les banques centrales auraient là un véritable outil de contrôle des taux et de l'économie. On pourrait d'ailleurs cibler les taux pour  par exemple mettre des taux très faibles sur les investissements industriels si l'investissement est trop faible dans ce secteur, et en même temps faire des taux plus élevés pour l'immobilier si une bulle se forme dans le secteur du bâtiment. A l'heure actuelle, il y a juste des distinctions sur la longueur des prêts pas sur leur nature. On remplacerait ici le marteau des taux d'intérêt par un outil chirurgicale plus précis permettant de favoriser de façon centralisée tel ou tel secteur en fonction des besoins collectifs. Bien sûr une telle organisation demande au préalable de se débarrasser de la croyance, toute libérale, de l'auto-équilibre des marchés. Il n'est pas vrai que la somme des intérêts individuels soit égale à l'intérêt collectif . Et le calcul individuel des banques a des conséquences dramatiques lorsqu'il y a un emballement ou une déprime excessive, la crise actuelle nous l'a bien fait comprendre.

 

Si les activités comptables peuvent être faites de manière décentralisée, les taux d'intérêt doivent au contraire être harmonisés et contrôlés au niveau de la nation. Au même titre que l'émission monétaire, les taux ne sauraient être le fruit de calculs individuels cumulés, car seul un acteur à l'échelle d'un pays peu bien réguler l'évolution globale du crédit et des prêts en volume. On ne peut pas demander à des acteurs privés de faire des choix de taux ou de prêts en fonction de contraintes nationales comme l'inflation moyenne ou le taux de croissance du pays. Les acteurs privés font des choix en fonction de leurs propres logiques et de leurs propres intérêts, mais la somme de ces comportements au niveau national ne coincide que rarement avec l'intérêt de la nation dans son ensemble. On est au coeur ici du problème que représente la logique libérale. Soit on croit encore que la somme des intérêts individuels est égale à l'intérêt collectif et l'on continue avec des agents bancaires totalement autonomes. Soit effectivement on pense que non, l'intérêt collectif est un intérêt qui différent de la somme de parties constituantes et l'on pense alors que l'essentiel de la monnaie en circulation doit être émise par la banque centrale. Et que les taux d'intérêts doivent être fixés au niveau national en fonction des contraintes collectives du pays.  

 

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Published by Yann - dans économie
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commentaires

D.T 01/04/2012 20:21


Même l'idée de Yann existait deja en France ca s'appelait "l'orientation selective du credit".


Voir l'article Wikipedia sur la Banque de France. Ses outils étaient bien plus nombreux et puissants.

D.T 01/04/2012 19:59


Pendant que j'y suis j'ai trouvé une information passée totalement inapercue. Les reserves obligatoires de la BCE ont été abaissées a 1% ! La BCE possede donc ce pouvoir mais il est utilisé de
façon très laxiste en faveur des banques. Dans les "BRICS", qui font rever nos loosers de dirigeants occidentaux, ces taux de reserves obligatoires sont beaucoup plus élevés.

D.T 01/04/2012 19:51


Cela n'a pas toujours été ainsi en France. Dans un passé pas si lointain la Banque de France avait des capacités de regulation bien plus etendues. Elle pouvait par exemple modifier le taux de
reserves obligatoires. Avec un plus fort taux de reserves obligatoires les banques emprunteraient plus a la BdF et par consequent les taux directeurs ont un effet plus puissant.

yann 12/04/2011 17:59



@RST


En fait ce sont les états qui maitrise le mieux l'émission et la circulation monétaire qui échappent le plus qu crise financières. La Chine est un belle exmeple en la matière puisque cette
dernière a bien mieux résisté que ses voisin lors de la crise de 97. Quand à la crise de 2008-9 elle l'a absorbé complètement grace une fois encore à des poltiqieus monétaires inimaginable chez
noux à cause de toutes les "traditions" libérales dans lequel baigne notre système d'organisation économique. Je pense qu'un plus grand contrôle de la circulation monétaire est nécessaire et pas
seulement sur la circulation des capitaux vis-à-vis de l'étranger. Il me semble que ton économiste préféré Lordon ne dit pas autre chose d'ailleurs.


 


@ valuebreak


Merci pour ces précisions. La BCE fait semblant d'avoir un pouvoir cela rassure les gens et nos élites, en réalité il n'y a pas de pilote dans l'avion, ou plutôt il y a trop de pilotes dans
l'avion donnat des commande contradictoire avec des effets extrêment néfaste pour l'économie dans son ensemble. Mais bon on a voulu le libéralisme et bien voilà le résultat la cacophonie
économique et l'impuissance.



valuebreak 11/04/2011 20:27



@ RST : non, y a plus simple ... je pense que dès mi 2010 les banquiers savaient que leur principal client en matière de demande de crédit, à savoir l'état français, allait réduire sa demande. Et
donc, les banques ont commencé à augmenter les taux pour préserver leurs marges, en interbancaire comme en client final, état y compris .... la BCE suit avec 6 mois de retard ...