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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 22:22

      La question de la place de l'économie dans la gestion de nos société est un point tout à fait central dans l'histoire récente de l'occident. Depuis la guerre les européens ont tous été aspiré par ce nouveau modus vivendis  de la vie politique qui aurait pourtant étonné nos ancêtres. De plus en plus la politique est économie, l'économie a tout entière absorbé la politique au point qu'il semble impossible aujourd'hui de parler de politique sans parler d'économie. Il n'en fut pas toujours ainsi et c'est bien l'idéologie libérale et le capitalisme qui ont conjointement conduit l'occident à faire de l'économie le centre de toute les aspirations humaines, ce que j'appelle l'économisme. Il y avait aussi derrière cela l'optique que Keynes avait lui même souligné en son temps "il vaut mieux qu'un homme torture son porte monnaie plutôt que son voisin". En centrant la vie des gens sur l'économie l'on éloignait les passions humaines de ce qui produisait les conflits, les guerres, et les horreurs du passé, l'idéologie et la politique. L'économie est devenu le nouveau champ de bataille des hommes malades de pouvoir,  ils peuvent ainsi s'adonner à leurs passions mortifères sur le marché plutôt qu'en massacrant leurs semblables. L'économie est donc en quelque sorte un exutoire à la violence social plus efficace que les champs de batailles et les religions classiques.  A cela s'ajoute en pratique l'accroissement du progrès technique et les gains de productivités qui en découlaient  poussant à l'élargissement sans fin du marché à fin de maintenir la paix sociale par le plein emploi même si la nature des emplois furent progressivement transformées.

 

L'économisme religion structurante de l'homme moderne?

 

      Ainsi défini on peut rapproché la fonction de l'idéologie de l'économisme comme étant celle d'une religion, elle donne  une structure, un sens à tout le reste, à la vie de chacun.  Toute action dans cette nouvelle société doit impérativement se construire en fonction de cette nouvelle référence à laquelle nul ne peut échapper. L'esprit de l'occident moderne est complètement bloqué dans cette optique et ne raisonne qu'en terme d'intérêt économique puisque tout autre dimension sort de son cadre d'analyse. Ainsi l'homme n'agit-il que par intérêt économique et rien d'autre, on ne peut imaginer un individu motivé par des passions autres que le gout du lucre. La moral, l'honneur, l'amour, l'amitié, la curiosité, la nation n'entrent pas dans ce cadre et ne sauraient être de vrais motivations puisque celles-ci se réduisent à la l'impulsion de l'avoir et à l'utilité économique. Cette question va bien au delà du capitalisme car les deux grandes idéologies qui ont en partie structuré notre histoire depuis le 19ème siècle le libéralisme et le communisme, sont elles aussi enfermées dans le cadre de l'économisme. La réduction de la réalité social à une simple question économique ne s'est pas fait en un jour, ni même en une génération. Ce qui semble s'être considérablement accéléré depuis trente ans était déjà latent depuis la révolution industrielle au moins dans les pays anglo-saxon. Mais les anciens rites, les anciennes traditions, les vielles croyances, les vielles habitudes ont longtemps résisté, elles ont survécu tant bien que mal pendant des générations, mais elles s'étiolaient inexorablement avec le temps.

 

      Tout semble s'être accéléré avec la fin de la domination européenne et l'avènement de la tout puissante Amérique rêve incarné de la modernité. Cette société post-idéologique tout entière tournée vers l'esprit de croissance et de progrès qu'elle a malheureusement confondu avec l'économisme. Abandonnant l'ancien occident plein de religion et d'idéologie l'Amérique a créé un nouveau monde, un monde dans lequel on ne se pose pas d'autre question qu'économique, et où "le temps c'est de l'argent" comme disait le célèbre Benjamin Franklin devient un concept central. Pas question ici d'expliquer l'origine de cette perversion de l'esprit qui conduisit les protestants à créer le capitalisme moderne Max Weber l'ayant amplement explique dans son "Éthique protestant et l'esprit du capitalisme". Mais il est clair cependant que l'économisme est le fruit de cette évolution mentale née en Amérique et exporté par la domination de celle-ci sur le vieux continent.  Même les vielles sociétés catholiques ont succombé, et la maladie semble maintenant se répandre hors d'occident, même si les autres régions du monde ont encore d'autres vues que celle de l'économisme.

 

L'échec de l'économisme   

 

      Si l'économisme a réussi à pacifier en apparence nos sociétés en expulsant la violence dans le champs économique, la rendant ainsi moins palpable et moins directe, il ne l'a pas éliminé totalement. De la même manière la violence sous la forme économique est peut-être, par certains aspects, moins voyante, mais elle n'en est pas moins meurtrière. Dire comme Keynes qu'il vaut mieux torturer son porte feuille que son voisin, c'est oublier un peu vite que l'on peut torturer son voisin grâce à son portefeuille, ce que font très bien les rentiers, les banques, les multinationales et les actionnaires, la situation actuelle le démontre clairement. La violence est d'ailleurs plus sournoise de nos jours qu'à l'époque des massacres et des ambitions idéologiques, aujourd'hui on détruit des vies sans même en avoir conscience, et en prime en ayant l'ambition d'une certaine morale. Le petit capitaliste qui gagne son argent avec ses intérêts cumulés n'a pas conscience réellement qu'il vole le pain d'autrui, à l'image de la guerre moderne, l'économisme fait de la violence à distance, loin des yeux éliminant ainsi toute forme d'empathie possible. La politique que certains libéraux critiquent par ses aspects corrompus et populistes, est en réalité mille fois plus civilisée et moins violente que le marché. En démolissant le pouvoir politique  pour nous adonner entièrement au culte de Mammon nous avons en fait largement régresser sur le plan de la civilisation.

 

    L'autre gros soucis c'est que la prétendu efficacité capitaliste et la prétendu efficacité économique de l'économisme commencent à apparaitre pour ce qu'elle est, complètement fausse.  Et si en fait l'efficacité économique était dû à des mécanismes complètement différents de ceux prétendument moteur qui font le lit de l'économisme et du capitalisme?  Et si en définitive nos sociétés ne s'étaient pas développées grâce à ce cadre de l'économisme, mais malgré lui? Et si en fait c'était toutes ces habitudes résistantes, ces traditions d'érudition, de curiosité, d'entre-aide, de famille qui avait fait la richesse de l'occident et non l'économisme auquel nous avons aujourd'hui tout sacrifié? Cela expliquerait l'épuisement massif des sociétés occidentales actuelles. En  n'ayant plus de moteur libidinale en dehors de l'argent , l'économie de nos sociétés ne sont plus ni créative, ni efficaces, même sur le plan purement économique. En devenant tout, l'économie est devenue rien, le vide, le néant, peuplé d'individus motivés par le seule profit il n'y a plus ni art, ni science, ni famille, ni création, ni nation. Nous souffrons d'une inversion dramatique entre  en la fin et les moyens. En prenant l'économie comme unique but et non comme un moyen d'atteindre un but, nous avons perdu ce qui faisait l'essence de notre civilisation. L'aberration la plus totale venant de la façon dont nous parlons de la croissance, naguère la croissance avait pour but d'enrichir la population, d'améliorer les conditions de vie, aujourd'hui on les dégrade, on appauvrit le peuple pour nourrir la croissance.  Autrefois on éduquait pour former des citoyens aptes à s'impliquer dans la vie politique du pays, aujourd'hui on transmet des techniques pour faire des travailleurs aptes à répondre aux besoins économiques. Nous vivions dans une civilisation qui mesurait les arts et la littérature à la qualité, aujourd'hui on  mesure celles-ci à la quantité de vente.

 

En route vers une troisième civilisation occidentale?

 

  Heureusement l'occident n'est pas seul, il a des civilisations concurrentes aptes à le remplacer maintenant que sa décadence est avérée. Ces autres civilisations vont petit à petit remplacer celle de l'ouest qui perdra de plus en plus de son éclat puisqu'elle a épuisé tout ce qui faisait sa substance. Mais c'est une chance, une chance de remettre en cause en occident même ces mécanismes de dépérissement. Les contraintes qui vont s'appliquer à nous du fait de notre dépérissement vont petit à petit permettre une remise en cause interne des mécanismes qui ont construit l'occident moderne. En premier lieu l'économisme qui a structuré et structure encore nos vies sera bien difficile à maintenir avec l'appauvrissement général lié à la perte de domination économique. L'on pourrait ajouter à cela les contraintes énergétiques qui vont mener notre civilisation vers de très grandes difficultés ne serait-ce que pour nourrir la population. Il va falloir créer un modèle de société moderne techniquement mais sans pétrole et avec une capacité de durabilité qu'elle n'a jamais eu à faire à cause de l'abondance momentanée crée par la mondialisation.  Dans un cadre d'appauvrissement général, ou même de stagnation de la croissance, l'organisation actuelle de nos sociétés ne peut qu'exploser rien que par les effets des intérêts économiques par exemple. Le fait que le futur n'est plus vue comme une amélioration mais comme une régression devrait remettre en cause également la question de la motivation purement économique, l'homme devra se trouver d'autres passions que l'enrichissement pour vider ses pulsions néfastes. Il va falloir réapprendre à canaliser les pulsions sans le recours à l'artifice consumériste, il va falloir se reciviliser en quelque sorte.

 

 Tout ceci pourrait bien obliger l'occident à se réinventer totalement, et à fonder un troisième occident en quelque sorte et si l'on considère le premier comme étant l'occident chrétien et idéologique du moyen-âge à la révolution industrielle, et le second que l'on pourrait dater du début de l'ère industrielle. Ce troisième occident aurait la lourde tâche de réconcilier les deux premiers, de prendre peut-être le meilleur des deux premiers pour fournir une civilisation plus durable que celle qui altère à l'heure actuelle les conditions de la propre continuité. Avoir la paix et l'efficacité de l'occident économiste et la passion, la vivacité  de l'occident idéologique en même temps voila la tâche immense qui s'ouvrira au 21ème siècle.

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Published by Yann - dans économie
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commentaires

Alain 05/12/2010 21:15



Je reproduis votre article sur mon blog avec les liens d'usage.


Amitiés blogueuses



olaf 05/12/2010 02:29



Bon billet, mais il ne me parait pas très nouveau ce pouvoir de l'argent, la bible avec mamon et les évangiles avec les pharisiens mettaient l'accent sur ce problème ancien.


La capitalisme industriel puis financier ne sont que la suite logique du problème, pas une irruption instantannée.


 



Robert PELIK 05/12/2010 00:42




« Même chez les riches il y a sûrement des actes gratuits dont ils ne se rendent même pas compte, j'en suis sûr. » Bien évidemment, Yann ! Je parlais d’une
certaine classe dirigeante qui est apparue, avec une vision mercantile et non pas humaniste, sans enracinement dans une culture ni fidélité à une nation. Vous avez vous-même parlé d’« une
rupture entre la vision qu'ont ces élites du monde et la vision qu'ont les peuples et les autres classes sociales de ce même monde ». Et que « l'internationale des travailleurs rêvé par
certains marxistes s’est surtout transformé en international des richesses, ces derniers défendant collectivement leurs intérêts de classe en usant de leur mobilité contre leur propre peuple.
Ainsi les milliardaires chinois, européens et américains sont-ils les seuls à profiter réellement des bienfaits supposés collectifs de la mondialisation néolibérale et du libre-échange. Leur
slogan pourrait se résumer à ceci, ‘riches de tout les pays, unissez vous contre les gueux et les travailleurs’». 




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yann 04/12/2010 23:36



@Robert PELIK


 


Oui effectivement mais même chez les riches il y a surement des actes gratuit dont ils ne se rendent même pas compte j'en suis sûr. Le libéralisme est une sorte de malentendu d'erreur
intellectuel de départ aux conséquences particulièrement néfastes à long terme. Mais cela ne pourra pas durer éternellement puisque cette société s'épuise à un moment ou un autre il  faudra
qu'elle se transforme ou qu'elle tombe sous la domination d'une autre.


 


@Xavier


Vous confondez le débat public avec la motivation des dirigeants. Il est évident que les grands sujets économiques sont éludés, et de tout façon un débat dans les grands médias est pratiquement
toujours sans intérêt réel. Car dans notre société du faux l'on cache les vrais raisons de nos actions pour continuer le théâtre social qui maintient artificiellement nos nations
d'individualistes en un seul morceau. Il faut faire semblant de.


 


Mais dans le sérail politique on ne parle que d'économie , d'intérêt financier etc... Il n'y a plus de grandes politiques humanistes. De Gaule notre dernier grand dirigeant se fichait de
l'économie, ses vrais but c'étaient la souveraineté nationale, l'amélioration des capacités scientifiques du pays, ses capacités de défense, ses relations internationales, ce n'est pas pour rien
s'il avait Malraux comme ministre de la culture. C'est que nos dirigeants à l'époque avaient une vision de l'homme et de la France, ils n'avaient pas une mentalité de banquier. Pour un vrai
dirigeant l'économie c'est la dernière roue du carrosse, c'est l'intendance qui doit suivre ce qui est réellement important l'homme, son devenir, son éducation, sa famille. Dans l'ordre des chose
on met l'économie au service de l'homme et non l'inverse. C'est en ce sens que je porte une critique de l'économisme, car cette idéologie fait de la croissance du PIB et des critères
économétriques des but en soit alors qu'ils ne sont que des moyens pour atteindre d'autres objectifs qui eux ont une réelle importance.


 



xavier 04/12/2010 17:09



Très intéressant, mais je ne suis pas sûr que l’économie ait pris la place centrale. Je trouve que le sujet économique
est affreusement absent du débat politique. Politiques et grands médias font semblant de parler économie pour ne surtout pas réellement en débattre. Ils cherchent à éviter le sujet et détournent,
chaque fois qu’ils le peuvent, l’attention sur les questions de mœurs ou les faits divers. Je suis pour ma part atterré par le peu de sujets économiques traités dans nos JT.


La perversion vient  à mon avis du déplacement de l’économie d’une position
de moyen à une position d’objectif en soi. L’économisme devient alors une adoration religieuse pour les indicateurs économique.