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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 21:55

      Un interview donné récemment à Marianne par l'économiste Jean Paul Fitoussi a fini par me convaincre du danger représenté par les économistes se prétendant keynésiens. Il sont nombreux à se prévaloir de l'homme qui a définitivement enterré le libéralisme et son rejeton trisomique qui accole néo à libéral. Seulement peu d'entre eux sont réellement keynésiens aux sens où ils aurait pleinement compris la porté des réflexions de Keynes. Les économistes post-keynésiens pêchent chez keynes ce qui leur est utile momentanément, tout en oubliant régulièrement ses hypothèses de travail. Hypothèses  ne rentrant évidement pas dans les limites de la doxa économique actuelle, mais qui sont pourtant au centre des théories keynésiennes, car sans elles l'échafaud intellectuel s'effondre. Nos amis les économistes keynésiens et post-keynésiens sont donc souvent keynésiens mais pas trop.

 

Ainsi dans cet interview en deux parties (partie 1 et  partie 2) monsieur Fitoussi mélange le vrai et la fuite volontaire face à certaines contraintes. Il est suffisamment malin pour ne pas mettre le doigt dans l'engrenage qui le contraindrait à montrer que sont argumentation est invalide d'un point de vue logique. Dans la première partie notre ami "keynésien" nous parle de la mauvaise politique de l'Europe qui va effectivement faire entrer le continent dans une logique déflationniste, par la baisse de la demande intérieure. J'ai d'ailleurs, à de nombreuses reprises, souligné cette question comme dans ce texte  par exemple. Il souligne ensuite, à juste titre, que cette politique est aujourd'hui en train d'être inscrite dans les textes constitutionnels dans toute l'Europe, feignant probablement d'ignorer qu'il en est ainsi depuis l'acte unique en réalité. Le tournant de la rigueur est en effet en exercice en Europe depuis les années 70, en France il n'y a eu qu'une rupture momentanée entre 1981 et 83, les socialistes français étant vite rentrés dans le rang pour sauver l'Europe, au lieu de sauver les chômeurs. Mais tout ceci monsieur Fitoussi l'auteur du "Débat interdit" le sait très bien, tout comme il sait surement quels sont les effets d'une politique de relance, appelée abusément keynésienne, sur le déficit commercial extérieur d'un pays si celui-ci ne prend aucune mesure pour s'en prémunir. Pourtant il ne donnera comme solution que cette même ignorance des déficits pour l'Europe, il applaudit ainsi les USA pour leur réactivité face au chômage, leurs investissements dans la recherche , et leur énorme politique de relance par la dette qui en est à l'origine. Oubliant les déficits qui se creuses, bien sur, il est tout de même obligé d'en parler de ces déficits, mais il accuse l'Europe de faire du "PROTECTIONNISME" par contrition salariale???

 

  Pour monsieur Fitoussi l'UE pratique le protectionnisme,  la vilaine Europe ne fait pas comme les USA qui eux relancent leur demande intérieure sans se soucier des déficits commerciaux, après tout, au diable l'avarice. Sauf que quelques lignes plus loin il nous dit :

 

" Or les Etats-Unis ne veulent plus que les Américains demeurent les consommateurs en dernier ressort du monde. Cela n’est d’ailleurs pas souhaitable car on sait les déséquilibres mondiaux qui s’en suivent, et le rôle que ces déséquilibres ont joué dans la crise."

 

"Exactement. Dans ce cas, comme dans le cas historique auquel vous faites référence, il s’agit toujours d’une dépréciation compétitive, qui consiste à s’en sortir aux dépens des autres, a exporter du chômage. Le protectionnisme, autrement dit, revient sous un visage différent. Imaginons seulement un instant ce qui se produirait si les autres régions du monde – à commencer par les Etats-Unis et le Japon - conduisaient la même politique de réduction du déficit public : le commerce mondial s’effondrerait à nouveau ! Ce type de politique ne peut donc réussir que si un seul grand pays s’y aventure (avec le consentement improbable des autres) – ou si elle n’implique qu’un nombre réduit de petits pays. C’est donc une politique parfaitement non coopérative. Mon souci vient du fait que je n’imagine pas le reste du monde demeurer sans réaction devant une telle stratégie "

 

  Tout d'abord il y a là une incohérence massive et une incompréhension de ce qu'est une politique protectionniste. Comme je le pensais les économistes, pour la plupart, confondent protectionnisme et mercantilisme. La confusion n'est pas un hasard puisque l'objet des idéologues libéraux fut de discréditer toute forme de protection commerciale pouvant nuire à leur délire d'optimum mondial du prix des marchandises, et de la répartition optimale des ressources, suivant les théories libérales.Mais il est assez drôle de voir un intellectuel se réclamant de Keynes faire une telle erreur. Ou peut-être est-ce pour continuer à chanter avec les autres économistes et éviter la damnation qui frappe les empêcheurs de libre-échanger en rond. La description que donne Fitoussi du protectionnisme est la définition du mercantilisme qui est une politique visant à accumuler des réserves monétaires, jadis l'or des britanniques aujourd'hui les bonds du trésors américains.

 

    Condamner ainsi le protectionnisme en le confondant avec une doctrine politique et économique revient à dire qu'un assassin qui tue au nom de sa foi avec un couteau est sous l'emprise  de son couteau. Ce n'est pas la foi qui l'a poussé à tuer, mais son couteau, ainsi le couteau devient un outil dangereux qu'il faut interdire et proscrire jusqu'à en effacer toute trace dans le langage courant. Bien sur notre assassin se servira d'autres armes car ce n'est pas le couteau le responsable mais l'idéologie qui a poussé l'homme à tuer. Pourtant, pour monsieur Fitoussi, c'est l'arme, le protectionnisme, qui tue, et non l'idéologie, le mercantilisme. Personnellement j'utilise souvent des couteaux et je n'ai pourtant jamais assassiné quelqu'un avec. De la même manière protéger son commerce avec des quotas et des droits de douanes quand on connait des déficits commerciaux permanents et sans cesse croissant ce n'est pas faire du mercantilisme mais se prémunir d'autres nations qui elles sont bien mercantilistes. Le protectionnisme est un outils au service d'une politique, un outil est neutre par nature tout dépend de l'usage qu'on en fait. Il serait donc peut-être temps d'employer les bons mots au bons endroits même si je pense que la confusion verbale fait partie de la manipulation dont nos économistes sont friands. Être trop clair risquerait de faire voir à la population les désagréables réalités de nos économistes idéologues.

 

    On peut également remarquer une certaine idolâtrie vis à vis des USA, comme chez la plupart des économistes l'Amérique est toujours parfaite quoiqu'elle fasse. On ne la juge pas de la même manière que les autres. Que les USA taxent les produits européens et Fitoussi applaudira, tout  en maudissant ces affreux Européens d'être aussi économes et ne faisant pas de relance, une telle politique en Europe par contre c'est du protectionnisme donc c'est pas bien. Monsieur Fitoussi semble vouloir faire de l'Europe le nouveau consommateur en dernier ressort du monde à la place des USA, une politique que pourtant il semble désapprouvé pour l'Amérique elle même, curieux non? Monsieur Fitoussi ignorerait-il que la quasi totalité des pays de la zone euro sont en déficit commercial? Sa remarque n'aurait de sens que si elle s'adressait à l'Allemagne, mais il est vrai qu'en bon moderne Fitoussi a déjà jeté les nations aux oubliettes, il parle de l'Europe. Quoique la zone euro est en déficit aussi dans sa globalité, la montagne Allemande semblant manquer d'envergure pour cacher toutes les aspérités liée à la nature même de cette même zone euro. D'ailleurs en parlant de l'euro on ne voit pas monsieur Fitoussi faire une analyse de la situation. En keynésien qu'il est, théoriquement, ne devrait-il pas condamner la monnaie unique? Qu'un libéral comme Artus ne le fasse pas je veux bien, mais un keynésien peut-il ainsi applaudir face à l'explosion des incohérences inhérentes à la monnaie unique? Fitoussi sacralise l'euro comme jadis on sacralisait l'or, la fixation des parités inadaptées à la réalité commercial d'un pays était pourtant l'un des fers de lance des réflexions de Keynes. Il n'a pas eu de mots assez dur face à la politique britannique ou française qui  surévaluait la monnaie quelle qu'en fût les conséquences sur l'emploi dans ces pays à l'époque.  Aujourd'hui notre keynésien à lunette semble ignorer ces problèmes. A non, c'est du à une mauvaise volonté des états, ils pratiquent des politiques égoïstes. Ce n'est certainement pas du à l'euro et à sa conception, en aucun cas...

 

    Fitoussi est surement conscient de ses propres contradictions et pour les cacher il joue l'anguille sophiste pratiquant le double langage et l'ignorance volontaire sur certains sujets. Bien sur il se retrouve incapable de donner des solutions puisque toute son analyse fini par de la psychologie bas de gamme. A la question pourquoi l'Europe est -elle si mole, il répond, parce que le chômage de masse sur une longue période produit du pessimisme. La bonne blague tautologique. On investit pas dans la recherche par ce qu'il y a du chômage. Les grands groupes européens investissent dans la recherche, mais pas en Europe. Quand on peut embaucher dix ingénieurs chinois pour un Français la question ne se pose pas une seconde, mais tout ceci n'est que psychologique. Ensuite il a sa marotte américaine qui coure toujours plus vite parce qu'elle innove. Là encore si Fitoussi regardait les chiffres, il verrait que les USA n'investisse pas plus que l'Europe et qu'en plus le déficit commercial dans le Hitech est plus important que les importations énergétiques. Les entreprises américaines innovent mais vont produire ailleurs ce qui ressort de leur recherche. Le bilan est toujours négatif pour les USA d'autant que ces multinationales ne payent pratiquement aucun impôt aux USA grâce à la libre-circulation des capitaux.  Ça non plus cela n'entre pas dans l'analyse de monsieur Fitoussi. Je constate que certain n'ont toujours pas compris qu'un cerveau chinois ou indien n'a rien à envier à celui d'un français, d'un allemands, ou d'un américain. En libre-échange il n'y aucune raison pour que ces pays n'absorbent pas toute la recherche mondiale.

 

Au final je préfère largement Artus qui n'est pas keynésien à Fitoussi qui prétend l'être, et pourtant je suis intellectuellement plus proche de Keynes que des libéraux. La dernière proposition d'Artus bien qu'impraticable avait au moins la sagesse de relancer la demande intérieure en protégeant par une dévaluation concomitante les échanges extérieurs européens. Mais pour paraphraser le Général De Gaulle je n'aime pas les keynésiens parce qu'ils ne sont pas keynésiens. Keynes avait grandement critiqué le tout libre-échange, il faisait de l'équilibre des balances des paiements une priorité à réguler grâce à des politiques monétaires et commerciales adaptées. Et le protectionnisme est un des outils sans lequel cette régulation est tout simplement impossible, surtout dans le cadre actuelle des écarts de rémunérations. Fitoussi l'ignore volontairement surement pour rester dans son nid douillé et confortable, alors dans ce cas qu'il cesse de salir le nom de Keynes en y accolant des politiques qu'il n'aurait surement pas approuvé en l'état. Le monde a bien changer depuis les années trente et l'occident ne peut plus ignorer les autres régions du monde en continuant à accroitre sans arrêt ses déficits commerciaux. Les mercantilistes que cet économiste appel protectionnistes, sont en Asie, pas en Europe, même si l'Allemagne semble faire exception. Plutôt que de dire que les européens font une politique non-coopérative, peut-être devrait-il se pencher sur la Corée du SUD ou la Chine pour voir en pratique combien ses pays se protègent de multiples manières. Quand on a le sens du chiffre on sait qui est mercantiliste et qui ne l'est pas et assurément l'Europe ne l'est pas. Une politique à l'américaine en Europe, sans dévaluation ou protection équivaudrait à un suicide collectif, et à une relance prodigieuse en Asie. D'autant que ces derniers aspirent déjà la quasi totalité des relances américaines. Avec de tels économistes l'Europe et la France n'ont vraiment pas besoin d'ennemis.     

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Published by Yann - dans économie
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commentaires

olaf 07/08/2010 08:16



Le FMI préconise un bancor :


http://www.imf.org/external/np/pp/eng/2010/041310a.pdf



yann 04/08/2010 23:09



@stan


 


Cela dépend ce que l'on appel libéral. Au sens politique nous sommes tous libéraux au sens économique je ne crois pas qu'on puisse qualifier quelqu'un de libéral s'il remet en cause l'équation de
base du libéralisme économique à savoir la sommes des intérêts individuels est égale à l'intérêt collectif. Or Keynes l'a répété de nombreuses fois pour lui il n'y a aucune raison pour que cette
égalité soit vrai donc Keynes remettait en cause le marché et sa pseudo vertu autorégulatrice, donc sous cet angle là il n'était pas libérale. Il était d'ailleurs largement opposé à l'idée d'un
homme hautement rationnel agissant toujours dans son intérêt, Keynes était un grand esprit suffisamment éclairé pour voir l'être humain tel qu'il était contrairement aux libéraux.


 


Maintenant il a été très virulent avec les communistes mais ce n'est pas parce que l'on critique le communisme que l'on est automatiquement libéral. Keynes a inventé autre chose et c'était un vrai esprit scientifique qui connaissait les limites de la mesure des choses.


 


Sur Artus je parlais surtout de sa dernière proposition qui me semble intéressante de la part d'un homme qui provient du système. Cela montre quand même que certains en haut commencent à réaliser
l'impasse dans laquelle nos élites nous ont mis. Maintenant si çà se trouve Artus est totalement de notre avis seulement il est sociologiquement et économiquement coincé par sa position. Je pense
d'ailleurs que c'est la cas de beaucoup de monde dans la sphère des élites. Ils ont tous peur de perdre leurs postes si ils donnent leur véritable avis. Keynes d'ailleurs avait un grand mérite,
il avait fait fortune à la bourse ce qui fait qu'il n'avait pas à se soucier des contingences matérielles pour donner son avis, il était totalement indépendant.



Stan 04/08/2010 22:28



Et juste un petit désaccord avec ce que tu dis:


 


Keynes a enterré le libéralisme. Non, car Keynes était libéral. Je mepermet de te rappeller qu'il pensait qu'au delà de 20% (le chiffre je ne l'ai pas en tête, mais c'est dans ces alentours), un
état était considéré comme Bochévique à ses yeux. Non il était libéral, simplement, en période de crise et contrairement à ce que pensent les libéraux, l'ETAT doit intervenir. Mais aucun élément
nous permet de dire que Keynes a tué le libéralisme. Il était simplement à contre courant des orthodoxes libéraux de l'époque.



Stan 04/08/2010 22:22



Bravo Yann pour cette démonstration. Etudiant en économie, je ne peux que te donner raison.


 


Toutefois, je suis aussi un grand lecteur de Artus et je serai plus nuancé. Car Artus a délivré de nombreuses informations fausses notamment en affirmant que la crise était fini. Aussi, il
s'oppose au protectionnisme (voir son dernier: Sortie de crise). Il critique fermement Tatcher (voir son livre Les faillites du modèle anglais). Au final c'est mi figue mi raisin, mi keynésien,
mi libéral sans vraiment prendre de risque. Dans son livre le capitalisme est en tran de s'auto-détruire, il dresse un constat accablant mais sans livrer de solutions si ce n'est un possible
actionnariat-salarié...


Autrement dit, libéral lorsqu'il clame haut et fort Non au protectionnisme, kéynesien lorsqu'il dit oui à une augmentation des salaires... Et puis n'oublions qu'il est chef économiste d'une
banque qui a fait faillite et qui ne s'en n'est toujours pas relevée...



Malakine 03/08/2010 17:42



> Valuebreak


Oui, toute l'Europe est déficitaire dans ses échanges avec le reste du monde et je crois qu'il ne doit y avoit que deux ou trois pays qui ont une balance commerciale excédentaire. Mais surtout un
!


> Yann


C'est pour cela que je n'utilise plus la notion de protectionnisme (ou que je ne veux plus l'utiliser) car ce mot désigne tout à la fois une politique de compétitivité exacerbée et un modèle
d'économie autocentré qui ne viserait plus à s'inscrire dans la division internationale du travail.