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30 octobre 2022 7 30 /10 /octobre /2022 16:23

 

Emmanuel Todd dans son vieux livre « Après l'Empire » avait émis un doute sur une dérive ploutocratique des sociétés occidentales. Ou plus exactement un doute sur une telle orientation pour la partie européenne de l'occident, car les pays européens n'étaient que des dominés dans le système impérial américain. Pour rappel, l'aspect impérial de l'organisation économique américaine provient pour Todd de la spécialisation de l'Amérique dans la consommation de produits importés d'ailleurs. Le rôle spécial du dollar en tant que monnaie internationale ayant donné lors de l'accord de Bretton Woods aux USA cette caractéristique de devenir un peu l'état keynésien de la planète entière. Surtout après que le dollar a été décroché de l'or en 1971 par Richard Nixon, permettant alors d'émettre autant de monnaie internationale qu'il le désirait. Rappelons que c'est en partie la guerre du Vietnam et son coût monstrueux pour les USA qui les incita à faire cela. L'inflation des années 70 tenait au moins autant à cette mécanique qu'à la hausse du prix du pétrole. Il advint alors que l'économie américaine se mit à piloter l'économie mondiale par son aptitude à consommer largement plus qu'elle ne produisait. Créant une espèce d'empire de la demande universelle. Que le déficit américain recul, et l'économie mondiale s'effondre faute de demande suffisante pour consommer tout ce qui est produit sur terre.

 

Le dollar grâce à son statut unique est décroché à premier vu du besoin de l'équilibre des comptes courants, permettant aux USA d'accumuler des déficits extérieurs monstrueux, tout comme il leur permet d'effacer leur dette comme il leur semble puisqu'il ne tient qu'à eux d’émettre la quantité de monnaie qu'ils veulent. Cette mécanique très bien vue par le général de Gaulle à l'époque permet aux USA en grande partie de faire payer leur inflation aux autres qui sont obligés de racheter des dollars pour éviter que leur monnaie ne grimpe trop. Ajoutons à cela le fait que le dollar est au cœur des transactions des matières premières et nous obtenons un système de captage de la richesse mondiale par les USA . Ces derniers n'ont plus rien à produire pour maintenir leur niveau de vie, il leur suffit d'imprimer des billets. Cette drôle de situation qui n'a cessé de s'aggraver depuis la sortie du livre de Todd est au cœur d'une relation de type impériale entre les USA et le reste du monde. L'Amérique est devenue notre pyramide à laquelle on fait des sacrifices régulièrement pour ne pas être exclu de sa consommation par la surélévation monétaire.

 

Quand Emmanuel Todd sort son livre en 2003, les USA ont un déficit commercial de 400 milliards de dollars, il est aujourd'hui de 1000 milliards de dollars par an. Mais la simple énumération de ce chiffre ne parle pas de la sous-évaluation des marchandises importées par la surévaluation du dollar . Ni ne l'avantage du dollar qui permet à l’Amérique d'acheter des entreprises du monde entier à faible coût pour elle, ni de la facilité qu'elle a à maintenir sa domination technologique par ce même mécanisme. Si cette situation a favorisé de façon grotesque les USA, il est aussi à l'origine de ses nombreux déboires, de ses immenses inégalités. Tout le monde ne peut prétendre à bénéficier de la dîme impériale aux USA de la même façon. Cela a permis aussi aux USA de créer cette étrange économie qui produit des emplois qui ne servent à rien en pagaille. On connaît ça aussi en France et ces bullshit job ont été remarquablement bien expliqué par le très regretté anthropologue David Graeber dans son fameux livre éponyme. Ce déficit commercial permanent autorisé marque le véritable privilège impérial. De fait, les USA ne sont plus une nation qui doit faire avec ses contraintes naturelles et équilibrer ses comptes extérieurs, mais un empire qui doit maintenir son emprise sur le monde. Elle n'est de facto plus une démocratie même si elle en garde l'apparence. Les élections sont de moins en moins significatives et malgré les élans parfois populistes à l'image d'un Trump, les contraintes impériales ramènent rapidement les nouveaux élus à la réalité. Comment faire pour maintenir l'Empire, car si le privilège du dollar disparaît c'est la fin des haricots et l'hyperinflation qui guette les USA ? Comme l'a rappelé succinctement Emmanuel Todd dans un texte récent sur l’hebdomadaire Marianne.

 

Le conflit ukrainien est en réalité un conflit russo-américain et les Russes ont très bien compris où il fallait taper pour en finir avec les USA comme l'a montré Poutine dans la réunion du forum Valdaï récemment. Si les Européens n'ont jamais vraiment voulu se débarrasser de la tutelle américaine, le reste du monde par contre commence à en avoir assez surtout la nouvelle superpuissance montante, la Chine, mais elle n'est pas toute seule. L’Amérique perd même ses alliés historiques comme l'Arabie saoudite qui pèse pourtant énormément dans l’appareil impérial américain grâce à son énergie fossile vendue en dollar. Il est difficile d'affirmer si la fin est là avec une éventuelle défaite en Ukraine, mais il est clair que d'ores et déjà l'Empire prend l'eau. En jetant les européens par-dessus bord, l'Amérique a probablement gagné du temps, mais rien n'indique qu'elle a conforté sa position à moyen terme c'est même peut-être l'inverse . Il n'est pas sûr que l'Allemagne ait apprécié le coup fourré que leurs grands alliés américains leur ont fait pour les séparer de la Russie et de ses ressources.

 

Les sous-fifres de l'Amérique encore moins démocratique qu'elle.

 

En 2003 Todd pensait donc que la propension des USA à la disparition progressive de la démocratie allait la différencier du destin de ses satellites européens. Car si les Européens étaient membres de l'Empire, ils n'en sont en réalité que les sujets. La dîme impériale ne les concerne pas et les pays européens doivent, bon grès malgré, équilibrer leurs comptes extérieurs. C'est ici clairement la situation économique qui distingue une collectivité nation nationale d'une collectivité impériale. Ce que Todd n'avait pas prévu c'est que la superstructure européenne sous l'influence allemande allait prendre à son tour une structure de type impériale. Emmanuel Todd s'en rendra évidemment compte par la suite, mais en 2003 la situation actuelle aurait paru ubuesque. Que constate-t-on en fait et bien que l'UE jusqu'à la crise Covid et la guerre en Ukraine avait un excédent commercial constant. Cet excédent était le résultat d'une politique mercantiliste essentiellement germanique et incluant les satellites de l'Allemagne (Pays-Bas, Pologne, Rep tchèque, etc.)  la présence des états latins avait comme effet une sous-évaluation de la monnaie allemande qu'est en fait l'euro. Si l'Allemagne a beaucoup fait grossir son excédent vis-à-vis de la France, elle a aussi fait exploser ses excédents en dehors de la zone euro aux USA et en GB particulièrement. L'Allemagne a compensé l'accroissement de ses déficits avec l'Asir par l'accroissement de ses excédents avec les autres pays occidentaux. Et c'est l'euro qui a en partie permis ce tour de passe-passe. Du moins jusqu'à aujourd'hui.

 

Tout se passait comme si l'UE était devenue une extension du pouvoir politique allemand. Un pouvoir lié aux grands déséquilibres provoqués par la monnaie unique et par l'élargissement inconsidéré de l'Union européenne a des pays aux conditions salariales et sociales largement inférieures aux conditions des anciens membres de l'UE. De fait, l'Allemagne a réalisé son rêve de Mittleeuropa . Elle s'est servie de l'Europe de l'Est pour produire à bas prix et de la Russie pour son énergie à bas prix aussi. En se renforçant sans cesse et en affaiblissant les autres membres la France et l'Italie en particulier l'Allemagne a transformé l'UE en un nouveau Saint Empire Romain Germanique, qu'il faudrait plutôt appeler Saint Empire Libéral Germanique (Le SELG) la bible ayant été remplacé par l'ordolibéralisme comme religion d'État. En gros, le mécanisme est simple l'Allemagne décide et les autres obéissent. Les mécanismes et les lois européennes ne s'appliquent réellement qu'aux membres inférieures de l'union, l'Allemagne s'accordant la possibilité de s'exonérer des règles européennes quand ça lui chante sans jamais être inquiété par Bruxelles.

 

Il s'agit ici d'un empire informel. Officiellement l'Allemagne n'est qu'un membre parmi d'autres, mais on constate en pratique ce fonctionnement. Il s'agit donc d'un empire dans le sens où 'économie européenne n'est pas structurée dans le but d'un intérêt général, mais bien dans celui d'un de ses membres, celui qui domine, l'Allemagne. La disparition des mécanismes démocratiques en Europe de l'Ouest découle de cette réalité. En vidant l'espace décisionnel de ses membres, en réduisant les possibilités étatiques d'action politique et économique à pratiquement rien, l'UE et l'Allemagne ont tué de fait la démocratie en France, en Italie, en Espagne, etc.. Chaque membre ne peut qu'exécuter les décisions prises en haut et ces décisions-là ne sont jamais prises de façon démocratique. En reléguant les prises décisionnelles à un niveau technocratique sous influence allemande, les élites françaises sont probablement responsables du pire crime contre la nation qui n'a jamais été perpétré et je pèse mes mots. Pétain avait au moins une excuse à celle de la défaite militaire et de la présence des panzers allemands dans les rues . Les gens qui prétendent défendre la démocratie dans une telle structure économique asymétrique sont au mieux des imbéciles ou des démagogues. Ce que craignait Emmanuel Todd en 2003 est finalement advenu, l'occident n'est plus qu'un club de ploutocratie caché derrière les atours de la démocratie. L'on pouvait encore faire illusion il y a dix ou quinze ans, mais je pense qu'aujourd'hui le reste du monde n'est plus dupe. La démocratie c'est peut-être un bon régime politique, mais nous ne sommes plus bien placés pour réellement en parler.

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