Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
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Je viens d'apprendre la mort de Leiji Matsumoto ce matin. Pour les gens qui ne le connaîtraient pas, il s'agissait d'un des plus célèbres mangakas avec Osamu Tesuka (le père d'Astro Boy). Matsumoto a fait de nombreuses œuvres dont la plus célèbre en France est Capitain Herlock, plus connu sous le nom d'Albator. Pour les générations des années 70-80, ses œuvres ont fait partie de l'image d'un japon triomphant de cette époque. Un Japon qui nous abreuvait alors de créations originales complètement différentes de ce que la BD franco-belge ou les créations américaines pouvaient créer. Souvent dur et originales abordant des thèmes de science-fiction rarement abordées ailleurs et encore moins en animation. C'est à cette époque que ce que l'on pourrait appeler le softpower japonais est né . Il pèse encore beaucoup aujourd'hui et même de plus en plus si l'on suit la progression incroyable du manga et de l'animation japonaise en France, mais aussi un peu partout dans le monde. Il faut savoir qu'aux USA le manga arrive largement en tête des ventes devant les comics locaux. Les USA sont aujourd’hui le second marché du manga en dehors du Japon, juste derrière la France. Ce n'est pas un hasard si Netflix et d'autres plates-formes américaines s’emploient à fournir un vaste catalogue d'animation japonaise et même à en produire elles-mêmes. Même Disney + la chaîne de la célèbre entreprise d'animation américaine se met à produire de l'animation japonaise.
Cependant, le Japon d'aujourd'hui n'est plus la puissance montante de cette époque. Entraîné, un peu à son insu dans la globalisation, le Japon a perdu de sa superbe depuis cette époque. Il faut le savoir, le Japon n'est pas entré tout de suite dans un régime de libre-échange. En fait dans les années 60-70, le Japon n'était pas plus dynamique que l'Italie par exemple. Mais au milieu des années 70, l'occident sous la direction américaine va se lancer dans l'expérimentation néolibérale avec comme première étape dans la dérégulation du commerce et la suppression des droits de douane. Le Japon ne le fera pas immédiatement, c'est seulement vers le milieu des années 80 que le Japon fera lui aussi un abaissement de ses politiques douanières, enfin par partout, le riz par exemple reste fortement taxé à l'importation pour protéger les producteurs locaux. Les Japonais savent le danger qu'il y a à trop dépendre de la production étrangère en la matière, surtout lorsque vous êtes une île. Bref le Japon est entré à reculons dans le globalisme anglo-saxon et à court terme, cela leur a réussi puisque comme le disait l'économiste sud-coréen Ha-joon Chang dans l'un de ses articles sur Le Monde Diplomatique, il y a quelques années : « En régime de libre-échange celui qui gagne c'est celui qui ne joue pas le jeu » . La croissance du Japon protectionniste fut beaucoup plus forte pendant la période 1974-1984 que celle des autres pays développés, et pour cause ils étaient restés largement protectionnistes pendant que les autres étaient passés aux délires néolibéraux.
Malheureusement, le Japon va finir par suivre le mouvement et ouvrir à son tour son marché dans les années 80. L'industrie nipponne, si elle reste incomparablement plus forte au Japon que l'industrie française en France, a quand même beaucoup délocalisé. Même dans l'animation, beaucoup de studios font de la sous-traitance en Corée du Sud et en Chine. Certains créateurs célèbres avaient d'ailleurs critiqué ce fait, car beaucoup d'entre eux avaient commencé comme animateur dans le dessin animé japonais. Sans ces métiers des créateurs comme Matsumoto, Hayao Miyazaki ou encore Isao Takahata n'aurait jamais pu débuter le métier. Au Japon probablement bien plus qu'en France on comprend le lien très important qu'il y a entre le fait de produire soit même des biens, des œuvres et la capacité à maintenir une certaine créativité et inventivité. Le concept stupide d'entreprises sans usine n'aurait jamais pu naître dans un cerveau japonais si je puis dire. Il faut vraiment avoir un esprit cloisonné trop cartésien pour en arriver à de telles inepties conceptuelles, bref être un penseur français. Quoiqu'il en soit la bulle japonaise qui a crevé à la fin des années 80 fut le produit de ce décalage et de ce rattrapage ultérieur. Le libre-échange a d'ailleurs cassé la dynamique économique japonaise, mais aussi sa natalité. Elle se maintenait à 1,8 1,9 enfant par femme jusqu'au milieu des années 80 pour chuter rapidement à moins de 1,5 au début des années 90. Tout est lié en quelque sorte, comme c'est le cas chez nous. À partir du moment où l'on maîtrise la fécondité, la situation économique et le climat général d'une société donnent ou non une motivation à la procréation. Le Japon globalisé depuis la fin des années 80 ne semble plus donner envie à sa population d'avoir des enfants.
Pendant les années 90, le Japon entre dans un phénomène dit de trappe à liquidité et de déflation, pour ne pas dire de dépression. Aujourd'hui, nous craignons une forte inflation, mais en réalité historiquement parlant c'est la déflation qui est le grand danger pour une économie moderne. Une crainte que les pays évitent généralement depuis la grande crise de 1929. Je m'étonne toujours de lire certains économistes qui prétendent que la déflation est une bonne chose et l'inflation une catastrophe. Car la déflation entraîne un pessimisme dans l'investissement et la demande. Les gens plutôt que de consommer préfèrent attendre que les prix baissent puisque la situation est déflationniste. Les gens épargnent beaucoup, car même si les taux sont très faibles l'anticipation d'une baisse des prix produit une hausse du niveau de vie relative. À l'inverse voyant que la demande stagne voir diminue, les entreprises diminuent leurs investissements, ce qui nourrit encore plus la dépression . Donc, une fois entré en déflation, il est très difficile d'en sortir à moins d'employer des moyens massifs comme le fit Roosevelt dans les années 30. Et malgré le New Deal c’est bien la Seconde Guerre mondiale qui va faire sortir réellement les USA de la dépression dans laquelle la crise de 29 les avait entraînés. À l'inverse, une situation d'inflation oblige les gens théoriques à consommer parce que l'épargne n'est pas une bonne chose, elle perd vite de la valeur parce que les intérêts sont plus faibles que l'inflation. Mais la situation actuelle en France où l'on voit une résurgence de l'épargne alors même que nous subissons une forte inflation montre que cette logique n'est pas toujours vraie. Le comportement des individus est souvent beaucoup plus complexe que le résultat d'un calcul logique vis-à-vis d'une situation économique donnée.
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Le libre-échange au Japon a entraîné rapidement une stagnation des salaires et une panne de la demande. Si l'état japonais n'a jamais réussi à relancer la machine et l'inflation, c'est probablement en grande partie parce que le Japon a beaucoup souffert de la concurrence féroce des nouveaux pays industrialisés Corée du Sud, Taïwan puis Chine. Une concurrence qui les a frappés encore plus durement, car ce sont ses voisins directs. L'industrie japonaise a beaucoup délocalisé en Chine et ce phénomène a bien évidemment entraîné une dépendance importante, mais aussi maintenu une pression sur les salaires. Comme partout sur la planète, le libre-échange a été fondamentalement déflationniste et c'est probablement au Japon que la pression en la matière a été la plus forte. Alors que le Japon était à la fin des années 80, un pays assez égalitaire, les inégalités ont flambé dans les années 90. De fait, le Japon est aujourd'hui l'un des pays de l'OCDE les plus inégalitaires derrière les USA qui restent champions dans le domaine bien sûr. La dette au Japon comme ailleurs est ce qui a maintenu la demande dans un monde où les salaires sont trop faibles pour consommer tout ce qui est produit. Ceux qui pensent que la dette est le produit de l’interventionnisme étatique et de la folle dépense publique semblent ne pas comprendre que sans cela nous aurions eu une dépression planétaire monstrueuse depuis les années 80. C'est la dette qui permet au néolibéralisme et à la globalisation de faire semblant de fonctionner. Toute tentative de réduction réelle de la dépense publique dans ce cadre économique produirait une crise massive et des faillites en chaîne.
À cause de cette déflation subie depuis très longtemps, la réaction du gouvernement japonais par rapport à l'inflation qui revient à l'échelle mondiale n'est pas vraiment celle des autres pays de l'OCDE, c'est le moins que l'on puisse dire. Le Premier ministre Fumio Kishida a annoncé récemment un plan de relance keynésien de plus de 266 milliards d'euros pour lutter contre les effets de l'inflation et le montant total des dépenses publiques atteindra 492 milliards d'euros. À côté de ça la banque centrale japonaise a décidé de ne pas remonter ses taux d’intérêt extrêmement bas. Le premier effet a été une nouvelle dévaluation du yen, officiellement la banque centrale est intervenue pour lutter contre cela, mais toute la politique du gouvernement semble vouloir produire une dévaluation. Rappelons que si la dévaluation entraîne une hausse du prix de produits importés, elle baisse également le prix relatif des produits fabriqués au Japon. Étant donné que le gouvernement semble vouloir également relocaliser les activités industrielles, la dévaluation n'est probablement pas un effet involontaire des autorités nipponnes, mais bien un effet recherché. Le Japon ayant encore des capacités industrielles, contrairement à la France, nul doute sur le fait que les entreprises japonaises sauront en profiter.
S'adapter au déclin démographique.
Le Japon cherche une voie de sortie originale à sa crise. Loin de considérer l'inflation actuelle comme un désastre, les autorités semblent y voir au contraire une opportunité pour casser la déflationniste qui frappe le pays depuis plus de vingt ans. L'inflation pour la première fois depuis des années l'inflation atteint 3%. C'est nettement moins que chez nous, mais c'est une situation naturelle, c'est-à-dire sans intervention de la puissance publique, que le Japon n'avait pas connue depuis les années 80. Il est étrange de voir que ce qui fait peur aux Européens et aux Américains, le retour de l'inflation, n'est pas vu au Japon de la même manière par les élites. Et le gouvernement nippon, contrairement à nos farfelus libéraux dirigeant la France, appelle ouvertement à la hausse des salaires. Car la croissance d'autrefois c'était bien évidemment la collusion entre inflations importante couplée à une hausse des salaires encore plus importante. Le tout rendant la rente foncière ou financière peu importante. La croissance existe lorsque vous favorisez l'investissement et la hausse des salaires par rapport à l'accumulation du capital financier. Chose qu'on ne comprend plus du tout en Europe et aux USA.
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Cependant si la hausse de l'inflation actuelle semble à court terme pouvoir casser la déflation japonaise, il ne faut pas oublier la grande maladie qui frappe le pays, celle du déclin démographique. Si le Japon n'est pas entré en déflation à cause de sa natalité, la croissance démographique était encore là dans les années 80-90. La baisse de la population active actuelle, elle , est une puissante machine à produire du pessimisme et de la déflation. Et le gouvernement japonais en a bien conscience. Ce dernier semble vouloir casser le déclin, non avec une fuite en avant migratoire comme dans la pauvre Allemagne, mais plutôt par une politique de relance massive de la natalité. À dire vrai même si le Japon se lançait dans une course folle à l'immigration il n'est pas certain que cela fonctionnerait . C'est un pays éloigné avec des contraintes linguistiques et culturelles qui rendrait très difficile son attrait à un niveau suffisant. Et la quantité d'immigrés à faire vernir pour compenser le déclin serait absolument énorme. En supposant que l'immigration se passe bien et ne produise pas les effets délétères qu'on connaît bien en France et en Europe même si les idéologues continuent à faire les aveugles en la matière. Le gouvernement japonais a donc annoncé une politique sans précédent en matière de natalité.
On verra si cela marchera, mais force est de constater que le gouvernement japonais s'avère nettement plus rationnel que nos propres dirigeants que ce soit en matière économique ou en matière démographique même le réveil pour cette question est quand même un peu tardif. En effet même si le gouvernement réussit à faire revenir la natalité à un niveau raisonnable, les gens qui ne sont pas nés en nombre suffisant dans les années 90-23 ne seront toujours pas là pour travailler, consommer, innover. Et le pays va devoir faire face à un dépeuplement rapide. Pour pallier à ce problème, seules une hausse importante des salaires et une réduction des inégalités pourraient compenser en partie la baisse de la population et maintenir une demande suffisante pour les entreprises. Mais le Japon n'a jamais été très attaché à l'idée d'égalité c'est le moins que l'on puisse dire. Donc une telle direction semble peu probable.