Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
Dominique De Villepin vient de lancer une idée qui fait office de nouvelle égérie dans son parti politique. Une idée qui permet à ce dernier de se distinguer enfin des ses collègues de l'UMP en s'affichant progressiste sur le plan économique. Une idée relativement ancienne puisqu'il s'agit de la création d'un revenu citoyen, un revenu qui serait donné à toute personne majeure et d'une valeur de 850€ pour ceux qui n'ont pas d'autre ressource. Il fonctionne avec un mécanisme dégressif d'accumulation à un salaire et cela jusqu'au niveau du salaire médian français, soit 1500€ environ. Cette idée permettrait de simplifier le système social français puisque toutes les aides seraient réduites à ce revenu du citoyen. C'est un avantage important quand on sait que la complexité et la multiplicité des aides engrangent automatiquement un coût de gestion important. Je n'ai pas vu par contre si les aides de type familiales sont inclues ou non dans le calcul. Je ne sais pas non plus quelles conditions il faudrait remplir pour l'obtenir, en ce sens j'espère qu'il ne compte pas le donner à des étrangers sinon on imagine l'appel migratoire que cela produirait.
Cela fait quelques temps que je n'avais pas abordé les propos de Dominique de Villepin, en réalité j'ai tellement été déçu par son discours lors de la création de son parti, Republique Solidaire, que j'avais décidé de ne plus m'intéresser à cet homme politique. J'avais en effet secrètement espoir que DDV se mette à prôner le protectionnisme et la sortie de l'euro et qu'il soit le grand rassembleur de la famille gaulliste et républicaine. Son aura et son charisme auraient pu être un allié de poids à des partis comme DLR, et même Chevènement aurait pu rejoindre un DDV post-libéral. Malheureusement, il n'a pas fait sa mue, alors qu'il avait pourtant fait montre d'un intérêt pour le protectionnisme au moment des élections présidentielles vers la fin de l'année 2006, il avait même invité Emanuel Todd pour un débat sur la question. Las, il a fallu depuis déchanter, et ses discours successifs ne nous ont convaincu que d'une seule chose, Dominique De Villepin n'est rien d'autre qu'un libéral sur le plan de la politique économique, celle qui est quand même la plus importante. Je ne pourrais le suivre que sur le plan de ses orientations en matière de politique extérieure, quoique ce dernier a tout de même soutenu le gouvernement sur la question libyenne. Mais son soutien à l'euro et à la construction européenne actuelle le rend incapable d'une rupture pourtant nécessaire.
Et voilà qu'arrive cette proposition de la création d'un revenu du citoyen, une proposition que l'on pourrait juger à première vue comme non libérale et profondément sociale. Une idée qui aurait pu être proposée par le Front de Gauche, DLR ou même le PS, tant elle semble vouloir résoudre une partie des inégalités construites par notre système économique. En même temps il s'agit d'une idée profondément clivante, qui va pouvoir rallumer, en partie, le pseudoclivage droite-gauche, la droite présentant cette idée comme étant démagogique, trop coûteuse et DDV subitement devenue de gauche, pouvant faire montre d'une véritable solidarité avec les plus pauvres. Bref, cette proposition a le mérite de peut-être faire revenir Dominique De Villepin dans le débat public aujourd'hui fortement monopolisé par le FN et le "front Républicain". Cependant, nous allons voir concrètement en quoi cette idée peut suivant ses conditions d'application s'avérer formidable ou catastrophique. Nous verrons que dans le cadre d'analyse économique qui sert de gouvernail à République Solidaire cette proposition est tout simplement démagogique.
Une idée profondément libérale
En premier lieu, il faut le dire, cette proposition n'a rien d'une proposition de gauche, au sens de la gauche non libérale, en réalité c'est une application de certaines thèses libérales voir libertariennes. Cela part d'un des principes de la maximisation du fonctionnement du marché. En effet dans le système du marché libre, il y a comme base le fait que l'employeur doit donner un salaire à un niveau optimum à ses salariés. La théorie du marché suppose que si le patron ne donne un salaire suffisant alors le salarié préférera ne pas se faire embaucher, ce qui poussera le patron à augmenter les salaires, s'il manque de main-d'oeuvre. Evidemment les libéraux ayant une tendance fâcheuse à prendre des hypothèses fantasmagoriques pour des axiomes réalistes, ils pensent que naturellement ce jeu entre les employeurs et leurs salariés finira par trouver un équilibre, équilibre forcement optimal puisque fruit du libre marché. En réalité, nous savons depuis Keynes que l'équilibre naturel du marché est en fait toujours déséquilibré et il faudrait une chance inouïe pour qu'il en soit autrement. La thèse des marchés en équilibre naturel, c'est un peu comme si l'on mettait une bille sur le bord d'une baignoire en affirmant que sont équilibre optimal est toujours sur le bord alors qu'elle aura plutôt tendance, avec la gravité, à tomber au fond de la baignoire. Le marché est en fait toujours en situation de sous-emploi c'est çà son optimum, et il pourrait tout aussi bien s'équilibrer à 30% de chômeur qu'à 50%.
Quoi qu'il en soit, on oublie trop souvent cet aspect de la théorie libérale, dans l'esprit libéral le marché fonctionne pour le salarié comme pour le patron qui sont vue comme égaux. Evidement dans la vraie vie c'est complètement faux, et d'ailleurs les libéraux, pas trop dogmatiques, ont compris qu'en réalité le salarié, sauf exception, peut rarement refuser un emploi quelque soit son niveau de salaire. C'est d'ailleurs d'autant plus vrai que le chômage est élevé et la main-d'oeuvre abondante. De là certains libéraux en sont arrivés à la conclusion que pour que le marché régule mieux cette apparente injustice, ou rééquilibre le poids des salariés face au patron, il fallait permettre aux salariés de vivre sans travailler, d'où l'idée d'un salaire ou d'un revenu minimal, ici appelé revenu du citoyen. Les libéraux n'aimant pas les actions collectives, par nature impossibles pour le libérale, puisque l'homme n'agit jamais que pour son intérêt propre, il leur fallait une solution individualiste ne nécessitant aucune action collective.
Quelque part, le revenu minimal sert pour les libéraux de mécanisme équivalant au syndicalisme pour les marxistes, il rééquilibre le rapport patron/employé. Evidemment, il y a quelques restrictions à ce rééquilibrage, en premier il ne sert à rien si les patrons peuvent aller piocher des populations misérables sur toute la planète pour contrebalancer le manque de main-d'oeuvre payable au niveau qu'ils souhaitent. Ensuite, cela ne sert à rien si les entreprises peuvent délocaliser là où les salaires sont très bas, car dans ce cas la collectivité dans son ensemble se retrouvera tributaire de la production à l'étranger. En clair ce revenu minimal ne peut servir de rééquilibrage uniquement dans un marché uniforme, un type de marché que l'on ne peut évidemment retrouver que dans une nation. Nous revoilà face au dilemme traditionnel d'une politique qui ne peut exister que s'il y a des frontières pour garantir la non-perversion de son fonctionnement.
Une bonne idée, mais seulement sous certaines conditions
Malheureusement, on ne trouve nulle part dans les propositions de DDV et de son parti un début de commencement d'une politique de régulation commerciale ou migratoire des frontières. Vous ne verrez rien sur la monnaie surévaluée qu'est l'euro, rien sur la concurrence déloyale chinoise et rien sur les effets délétères de la libre circulation des capitaux. Donc il faut croire que DDV souhaite appliquer son revenue du citoyen dans les conditions actuelles de l'économie française. On peut alors se demander, mais quel en serait le résultat? Il est facile de voir que dans un premier temps, il y aurait un effet de relance de la demande intérieure, c'est d'autant plus vrai que son revenu est juste, dans le sens où effectivement, il permettrait une concentration des efforts économiques sur les bas revenus. Ce faisant ces populations ayant la propension à consommer la plus forte, car ce sont ceux à qui il manque le plus de choses, nous verrions cette monnaie circuler très rapidement accroissant nettement la dynamique économique du pays. Il y aurait donc une plus forte croissance et sans endettement privé, voir même un certain désendettement. Mais malheureusement, cette hausse de la demande se traduirait aussi, voir même surtout, par un accroissent très rapide des importations. La mesure de DDV se cassera finalement la figure sur le même problème que les socialistes en 84 ou ce pauvre Obama en ce moment. On en revient toujours au même problème, accroître la demande intérieure dans un cadre de libre-échange couplé en plus à une monnaie surévaluée, c'est suicidaire pour nos industries. Et ce même si ce surcoût n'accroît pas, dans un premier temps, le prix du travail en France.
Cependant, cela, DDV ne le voit pas, parce qu'il a une grille de lecture libérale, il pense que le marché répartit toujours de façon optimale la richesse, moyennant une politique raisonnable sur le plan salarial. Son projet est l'enfant d'une idée libérale mal comprise, puisqu'à l'origine elle n'a rien avoir avec l'idée de de solidarité, mais en plus son application entraînerait une catastrophe équivalente aux subprimes américains à savoir une consommation non couverte par la production nationale. Pire je crains que dans son esprit et dans celui de son parti, il ne s'agisse en réalité que d'une nouvelle version du Panem et circenses romain. De Villepin croit en effet au fantasme de la société de la connaissance, il pense que les emplois qui resteront en France seront surpayés et surqualifiés, mais peu nombreux. Pour faire vivre le reste d'une population devenue inutile, on donne du pain, c'est le principe de son revenu du citoyen. J'ai personnellement une autre conception de la solidarité, et c'est de consommer français et de favoriser les salariés et les entreprises qui travaillent sur notre sol. La vraie solidarité ce n'est pas la charité, mais la dignité dans le travail, je ne vois pas çà dans les propositions de République Solidaire. De plus, la société de la connaissance n'est qu'une affabulation qui ne tient pas la route, mais nous en avions déjà parlé ici. On n'exporte pas des idées ou des brevets, mais des produits que l'on fabrique.
Maintenant, ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain. Cette idée de revenu citoyen n'est pas mauvaise en soi, au contraire même, elle est peut-être très bien adaptée à la mentalité de l'époque. Le syndicalisme qui a permis pendant un siècle de contrer les effets pervers de l'inégalité entre détenteurs de capital et salariés avaient besoin pour fonctionner d'une population liée fortement, soit par la religion, soit par la croyance politique ou nationale. Il fallait pour que ce modèle fonctionne des individus avec un fort esprit collectif, ce denier semble malheureusement fortement affaibli. Hors sans syndicalisme et sans groupement de salariés il ne peut pas y avoir pas de trente glorieuse et pas plus que de modèle keynésien ou fordiste. C'est dramatiquement vrai dans un pays aux structures familiales comme celles de la France fortement individualiste comme l'attestent les analyses toddiennes. Dans ce cadre chercher d'autres moyens pour rééquilibrer le rapport capital travail n'est pas une mauvaise idée. Nous avons déjà vue ici que le libre-échange fait pression à la baisse sur les salaires, de même que l'immigration de masse. Mais rien de garantit un rééquilibrage automatique avec la mise en place de frontières commerciales, en effet la France depuis la mise en place de la mondialisation a profondément changé. Dans ce cadre on peut voir le principe du revenue minimal comme un moyen très efficace de rééquilibrage des rapports de forces sociaux une fois les frontières rétablies, et cela même dans une société fortement disloquée par l'individualisme. Évidemment dans ce cadre l'effet négatif sur la balance des paiements est éliminé, toute la demande se retrouvant sur la production locale. Le revenu du citoyen est peut-être un outil qui sera utile le jour où nos hommes politiques auront retrouvé la raison en matière commerciale. Mais il serait sage d'en faire usage une fois notre souveraineté retrouvé et cela malheureusement ce n'est pas De Villepin qui le fera.