Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
Encore une fois, Emmanuel Todd, très motivé ces temps-ci, nous livre une analyse très intéressante de la situation européenne. Ou plus exactement de la situation des élites européennes depuis la guerre en Ukraine. Il s'est exprimé longuement chez Olivier Berruyer sur cette question et en arrive à la conclusion d'une corruption générale des élites européennes par la puissance américaine. Vous pouvez retrouver ce long interview d'une heure trente sur ce lien. Alors, entendons-nous bien ici sur la définition d'élite. Il s'agit bien évidemment ici d'élites au sens « dominant » d'un point de vue économique et politique. Emmanuel Todd comme à son accoutumé précise préalablement qu'une démocratie ne peut pas fonctionner sans élites. En réalité, il est probable qu'aucun système politique ne puisse fonctionner sans élites. Mais nous parlons ici d'élite au sens noble du terme c'est-à-dire de personnes ayant atteint dans leur domaine de prédilection des qualités et des connaissances qui leur permettent d'agir avec efficacité et intelligence dans leur secteur. On pense tout de suite à un physicien de renom, un mathématicien, un peintre, un philosophe, etc. Il en va de même dans la gestion des affaires de l'État, nous avons besoin de diplomates de talent, de gestionnaires, de spécialistes en droit, etc..
Il est évident que notre structure politique ne pourrait se passer de telles personnes pour faire fonctionner les affaires de l'État. C'est d'ailleurs pour cette raison que de Gaulle et le CNR n'ont pas puni à la hauteur qu'il aurait fallu certains hauts fonctionnaires qui avaient collaboré pendant la guerre. Ce n'est probablement pas par simple empathie que bon nombre d'entre eux ont échappé aux punitions les plus sévères, mais bien parce que nécessité fait loi et qu'il fallait alors redresser rapidement le pays dans l'intérêt de tous. Cependant, il faut bien distinguer ici les élites au sens pratique du terme des élites au sens de domination. Car ces dernières, les élites économiques qui exerce un pouvoir sur le pays sans avoir de talent particulier si ce n'est celui d'avoir accumulé pouvoir relationnel, politique et économiques sont beaucoup plus dispensables quand elles ne sont pas carrément nuisibles. C'est de ces élites-là que nous allons parler, et non, je ne considère pas qu'un milliardaire est une élite au sens noble du terme simplement parce qu'il a des milliards.
Avoir de l'argent n'est pas un talent et il n'est pas vrai que la réussite économique est le fruit d'un talent particulier, surtout en France. Bon nombre de gens talentueux n'ont d'ailleurs jamais réussi au sens financier et beaucoup d'imbéciles sans talent particulier se pavanent avec des Rolex aux poignets. Nos dominants aiment évidemment confondre les deux types d'élites, mais il est bien évident que leur nature est profondément différente. Du reste, comme le disait Keynes, le créateur, l'artiste, le scientifique prend plaisir souvent dans sa création sans qu'aucun calcul d'intérêt économique n'y soit pour quelque chose. C'est là probablement que se dessine la frontière la plus grande entre l'élite véritable, et le dominant. La motivation profonde de la création pour la véritable élite est souvent désintéressée là où l'appât du gain et de l’intérêt personnel est au centre des préoccupations du dominant. Nous parlerons donc de ces élites-là, celles dont l'intérêt personnel est au centre de tous et qui par leur poids économique entraînent l'ensemble de notre société dans certaines directions pas forcément propice à l'intérêt du pays dans son ensemble.
Les USA sont avant tout l'empire des bourgeois et des rentiers.
Maintenant que nous avons défini nos « élites » que nous appellerons dominant pour plus de commodité, nous revenons à l'analyse de Todd. Il est tout à fait stupéfiant pour lui de voir que les dominants en Europe ont finalement commencé à abandonner l'ambition européenne pour se réfugier sous la domination américaine. En effet jusqu'au début des années 2000, le projet européen était très fort chez les dominants. Il était devenu un peu leur seul grand projet de ces élites et il semble que ce projet ait atteint son paroxysme avec la mise en place de l'euro. Dans un sens, le vote de 2005 et le rejet par les dominants de ce vote a été l'apogée de la domination totale des intérêts des couches sociales aisées. En effet, ce rejet d'un référendum a prouvé qu'ils pouvaient désormais se passer de l'avis de la population. Et cela sans même que cela ne conduise à des manifestations ou à une révolution comme cela aurait du être le cas, et comme ce fut le cas parfois dans le passé tumultueux de notre nation. Le référendum de 2005 sur le TCE ne fut pas seulement un crime antidémocratique, ce fut la preuve évidente que nous n'étions déjà plus en démocratie, mais plutôt dans un régime ploutocratique électif. Un régime dans lequel les dominants choisissent par le truchement des médias qui sera ou ne sera pas acceptables pour la fonction présidentielle. Nous sommes dans un système électoral non démocratique.
Quoiqu'il en soit on pouvait imaginer que maintenant le projet eurolibéral en place, le démantèlement de l'état providence en route, l'étape suivante eut été de faire leur fameuse nation européenne. Centré sur l'Allemagne avec une France réduite à rien d'autre qu'un hôtel à touristes pour riches européen, le projet n’était claire. D'un côté l'UE permettait de démolir au nom de l'Europe les bases fiscales des états membres, de l'autre l'élargissement sans fin permettait de réduire toujours plus le poids des salaires dans la valeur ajoutée. L'UE c'était le stade suprême du néolibéralisme, une machinerie à accroître les inégalités sans fin pour assurer la jouissance d'une petite portion de la population assise sur ses rentes financières ou foncières. C'était ça le vrai rêve des pères de l'Europe même s'ils ne l'ont bien évidemment jamais présenté comme ça. Et pourtant avec la crise ukrainienne tout tombe par terre et étrangement ces mêmes élites qui avaient tout réussi semblent abandonner maintenant le projet pour littéralement suivre l'Empire américain dans ses projets insensés de conflit avec la Russie et même la Chine.
Le plus étonnant est l'évolution de l'Allemagne qui est bien le grand perdant dans cette affaire comme nous l'avons vu à plusieurs reprises. Clairement, la coupure géopolitique avec la Russie est un désastre pour eux, et je ne parlerai même pas de la catastrophe que serait une coupure avec la Chine pour l'Allemagne . C'est pourtant bien la direction que semble prendre l'élite européiste. Alors la grande question d'Emmanuel Todd c'est de savoir pourquoi. Le premier facteur auquel pense Todd et que l'on ne peut évidemment pas vraiment réfuter c'est l'intérêt économique. Les USA sont le refuge économique des populations les plus aisées en France et en Europe. Todd montre d'ailleurs dans sa vidéo l'évolution des placements financiers à l'étranger et l'on voit que le monde anglo-saxon remplace le rôle de refuge dévolu classiquement à la Suisse à partir des années 70. On voit encore ici le rôle de la grande dérégulation financière de cette époque. Les USA en déclin industriel à cette époque tentent un coup de poker avec l'abandon du standard or. À partir de là les USA attirent les capitaux du monde entier en particulier d'Europe. Ce lien incestueux entre la finance américaine et les dominants européens va conduire ces derniers à associer de plus en plus leurs intérêts à ceux de l'Empire américain.
Dès que leurs intérêts sont en danger, et la guerre en Ukraine les as évidemment mis en danger, nos dominants se réfugient dans les bras de l'Empire américain. Il s'agit là d'une question de pur intérêt économique puisque c'est là-bas que se trouve l'essentiel de leurs avoirs. De l'autre côté, la possession de ces avoirs en dollar permet un chantage de la puissance américaine sur ses dominés. On ne parlera pas non plus de l'usage que font les USA de leur système d'espionnage sophistiqué pour instaurer une loi du silence chez les élites européennes. Le rôle trouble de la CIA n'est malheureusement plus à démontrer. Et d'ailleurs, cette passion pour les traquenards se voit dans l'obsession américaine pour les influences étrangères qui pourra à aller à l'encontre de ses intérêts que ce soit le fait de la Russie ou de la Chine. Les Américains voient souvent chez les autres des comportements qui leur sont en fait propres. Mais il y a aussi dans cette affaire une dimension culturelle. Les USA c'est la nation des riches et des hyperriches. Un pays qui par nature valorise les inégalités. Todd en parle brièvement, mais il est certain que pour quelqu'un d'aisé il est beaucoup plus agréable de vivre dans un pays dans lequel la richesse est une vertu, les pauvres méritant leur sort, que dans une nation qui au fond n'aime pas les inégalités à l'image de la France. Pour moi le projet européen dès le départ c'était de faire les USA en Europe. Il ne s'agissait pas de faire une nation européenne, mais bien d'imposer les « valeurs » américaines en Europe par le truchement de la construction européenne. Ce n'est pas un hasard si les plus âpres partisans de la construction européenne étaient aussi souvent des atlantistes, américanistes compulsifs et néolibéraux. Ils voulaient faire l'Europe parce que la France ne pouvait pas demander à adhérer aux USA en tant que 51e étant membre. Sinon ils auraient directement choisi cette solution. En un sens l'UE c'était une peu leur Amérique par dépit.
Avec la crise ukrainienne, nous revenons donc à leur vraie motivation de départ, celui de faire fusionner les pays européens avec l'Amérique, même s'il s'agit plus d'un fantasme que de quelque chose de rationnel. En France en particulier je suis frappé par l'explosion de haine de soi et de discours américanophile délirant. Je me souviens encore de la crise irakienne en 2003 où la France était entrée en rupture avec l'Empire américain. Si les atlantistes étaient nombreux surtout à la télévision, il y avait aussi nombre de français pour être fier de cette opposition. Aujourd'hui plus rien, l'opposition à l'empire n'existe plus en dehors de quelques poignets d'individus et tout concoure à un alignement permanent de la France sur les intérêts US. C'est bien évidemment particulièrement vrai pour notre tartuffe de président. Alors certes l'on peut y voir l'influence corruptrice des USA dans nos médias, mais il y a quelque chose de plus profond qui motive cette perte d'indépendance d'esprit. On peut y voir l'influence néfaste de la sous-culture américaine. Quoiqu'il en soit, il s'agit d'un phénomène primordial à comprendre si nous voulons un jour redevenir une nation indépendante. Et l'on voit ici que sortir de l'UE et de l'euro, c'est surtout sortir de l'Empire américain et de son influence néfaste sur notre peuple.