Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
L'une des idées les plus néfastes exprimées par la "pensée" néolibérale fut probablement de vouloir présenter le vice sous les traits de la vertu. Non seulement en préconisant contre le bon sens naturel des individus l'égoïsme, et la compétition sans règle qui se résume au massacre des plus faibles par les plus forts, mais aussi en présentant les inégalités entre les êtres humains comme un phénomène naturel. Les néolibéraux sont même allés jusqu'à justifier la croissance des inégalités à des niveaux délirants, comme le connaissent à l'heure actuelle les USA, en produisant tout un verbiage savant cherchant à démontrer que toute la société finirait par bénéficier de ces inégalités. On connait ainsi le proverbe néolibéral qui présente le communisme égalitariste comme étant une doctrine partageant équitablement la misère. Le raisonnement néolibéral pensant au contraire qu'en favorisant les individus "exceptionnels" que seraient les entrepreneurs et les créateurs de richesses, on augmenterait la richesse globale et donc le niveau de vie des moins bien lotis. La pensée néolibérale est ainsi en partie une perversion des théories de Darwin. Théorie probablement incomprise des néolibéraux eux-mêmes, celle-ci s'attelant surtout a expliqué l'évolution des espèces sur de longues périodes de temps. Appliquer les idées de l'évolution par la compétition directement à la sphère culturelle et économique est en fait une démarche bien peu scientifique. D'autant que l'on sait que la coopération et les symbioses existent aussi dans la nature où tout ne se réduit pas à la compétition.
On pourrait même dire par certains côtés que le néolibéralisme est une caricature des pensées inégalitaires de la fin du 19e siècle coincé entre le naturalisme d'un Nietzsche ultrasimplifié et un délire de darwinisme social. L'idée de se référer à la science naturelle pour justifier les comportements les plus méprisables est de toute façon une constante dans le fonctionnement de la pensée économique. On peut penser à Mandeville et ses abeilles par exemple. Le néolibéralisme partage aussi avec les réflexions du 19e siècle le scientisme, et cette espèce de conviction de toute puissance lui interdisant le doute sur ses propres réflexions. Une absence d'humilité qui condamne en réalité toute réflexion réellement scientifique, car le doute est la base même de la raison et de l'esprit scientifique. Réduire d'ailleurs la vie humaine à une question d'optimum économique révèle le caractère essentiellement maladif des penseurs du néolibéralisme.
Le néolibéralisme, une sauvagerie faussement libérale
Il y a également une opposition logique entre le fait de rechercher la liberté et le fait de supprimer les règles et les mécanismes d'organisation sociaux. En effet, la notion de liberté est une notion fortement élastique dès que l'on commence à chercher et à comprendre un peu le sens des mots. Comme je l'avais dit dans un texte précédent, on est jamais libre dans l'absolu, on est libre par rapport à quelque chose. Nous ne serions réellement libres de tout que si nous étions des êtres éthérés sans aucun besoin d'aucune sorte. Mais qu'adviendrait-il alors de nous si nous n'avions aucun besoin? Dans le monde réel, nous avons des contraintes qui sont le fruit de notre existence, nous devons manger, boire, dormir. Nous craignons le froid, nous aimons, nous détestons, nous sommes curieux, etc.. Autant de choses qui sont à la fois des contraintes et des motivations à l'existence, car ce sont ces contraintes qui font que nous existons. Nous naissons donc esclaves, en quelque sorte. La liberté dans ce sens est donc très relative, et elle consistera essentiellement à nous rendre libres de choisir la façon dont nous répondrons à nos contraintes. La liberté est essentiellement une notion qui interviendra dans la recherche de la satisfaction de ces besoins, ce n'est donc pas la liberté dans l'absolu.
C'est ici qu'il faut un peu sortir des raisonnements purement individualistes comme le font les néolibéraux et qu'il faut un peu commencer à se questionner sur la mécanique collective. En effet, nous vivons dans un monde physique limité. Par exemple un monde où il y a autant d'hommes que de femme et donc un monde où il sera difficile de parvenir à satisfaire les envies et les désirs sexuels de tous en même temps. Car la nature n'est pas ainsi faite que chacun puisse trouver un partenaire à la hauteur de ses désirs, si tant est que cette hauteur soit réellement atteignable. Le domaine de la sexualité est d'ailleurs fortement intéressant, car il s'agit probablement du lieu sur lequel le marché libre et sans règle a fait le plus de dégâts. En effet en amour il n'existe pas de gain de productivité pouvant accroitre le gâteau. Et en attendant le jour très fantasmé chez nos amis japonais où les robots sexuels feront leur apparition, comme dans « Ghost in the shell », le marché du sexe restera un gâteau stagnant. De fait, la logique de compétition produit une maximisation non de la satisfaction en moyenne, mais de la satisfaction d'une petite partie de la population. Et une immense frustration chez tous les moins bien lotis. À cela s'ajoutent la mécanique marchande et les médias de masse qui nous ont inculqué des désirs de perfection trop excessifs pour que notre entourage proche puisse y répondre. Le marché du sexe est donc une caricature de ce vers quoi conduit une logique de pure confrontation des individus sans règle et sans limitation collective. Cela mène vers une société très inégalitaire malheureuse et fortement dépressive où quelques-uns ont tout, et les autres riens.
Dans le domaine économique, l'absence de règle ne conduit pas à la victoire des individus les plus aptes à améliorer le sort de la collectivité, mais de ceux qui au contraire sauront maximiser leur ponction sur le reste de la société. La compétition sans règles ne mène qu'à la barbarie et à la domination, non pas des plus intelligents ou des plus travailleurs, comme aiment à le dire les néolibéraux, mais à la domination de ceux qui sont le plus aptes à violer les plus élémentaires des règles de vie sociale. La profusion de corruption et l'inefficacité spectaculaire de nos élites malgré les milliards qu'elles pompent sur le dos de l'appareil productif, devraient nous faire enfin comprendre une chose, l'individu qui n'est mû que par l'appât du gain n'est pas le plus efficace pour diriger une société. Et l'absence de règles n'a pas libéré la créativité, elle l'étouffe en écrasant ceux qui aiment les arts, les sciences, la création au profit de ceux qui n'aiment que l'argent que ces processus créatifs produisent . Notre société néolibérale favorise ceux qui aiment créer pour gagner un statut social et non ceux pour qui l'acte de créer est le but même de leur action. C'est ce qui explique le déclin généraliser les arts et des sciences occidentales. Au lieu de favoriser les meilleurs, le néolibéralisme favorise les plus mauvais pour l'intérêt collectif. Maximiser l'individualisme n'a pas maximisé l'efficacité collective, et ce n'est guère étonnant en réalité.
L'inégalité réduit l'efficacité économique
Mais au-delà des questions d'ordre philosophique,si l'on s'en tient à la simple question économique, les raisonnements néolibéraux qui consistent à présenter les inégalités comme un moyen d'optimiser la croissance et la prospérité sont tout simplement faux. Ils sont faux non seulement dans la pratique, les nations fortement inégalitaires n'étant pas plus productives, mais aussi d'un strict point de vue logique. Tout d'abord, rappelons que comme je l'ai dit précédemment l'absence de règle de limite ne permet pas aux créateurs, ceux qui créent pour créer et non uniquement pour gagner de l'argent, de s'imposer. Ces derniers sont en général écrasés par les individus les plus égotiques et moins créatifs. Sans règle les gros écrasent les petits et les nouvelles idées, les nouvelles techniques peuvent avoir bien du mal à sortir. On sait d'ailleurs d'expérience que les marchés sans règles et sans acteurs externes pour limiter les abus conduisent toujours au monopole ou au cartel. Dans un tel cadre, la compétition et la concurrence n'ont plus guère de sens. L'univers sans frontière et sans règle des néolibéraux conduit donc à l'inverse de ce qu'ils semblent chercher à promouvoir. Un peu comme l'on remarquera avec Frédéric Lordon que le néolibéralisme est une politique qui produit du surendettement et non du désendettement public et privé. En un sens, le néolibéralisme est naturellement antinomique avec ses objectifs affichés.
Ensuite si l'on raisonne au sens collectif et plus uniquement au niveau des individus, l'idée de maximiser les inégalités consiste au final à concentrer la consommation des biens en haut de la pyramide sociale. L'idéal, en ce sens, étant la société victorienne de la fin du 19e siècle en GB, toutes les richesses étant essentiellement accaparées par une fine tranche de la population. Le problème de ce raisonnement est que d'une part l'on ne voit pas en quoi il serait normal que ceux qui produisent la richesse ne bénéficient pas de son accroissement fruit de leur labeur. Car il ne faut quand même pas oublier ici que ceux qui s'enrichissent sont essentiellement ceux qui possèdent les moyens de production, on ne contredira pas Marx sur ce point. Et que les possesseurs de ces moyens de production sont rarement les créateurs dont je parlais précédemment, mais bien plus souvent des héritiers bien nés y compris et même surtout aux USA. Ensuite, cette concentration des richesses produit le fameux problème des débouchés que Keynes a si bien décrit. À savoir que les riches ont une propension à consommer qui décroit au même rythme qu'ils s'enrichissent. En quelque sorte, il est bien difficile de continuer à gaver quelqu'un qui n'a plus faim.
De ce fait, il arrive un moment où la quasi-totalité de l'augmentation des richesses des plus aisée se transforme uniquement en épargne et en capital. C'est la situation absurde ou nous arrivons en Europe et aux USA. Et cette épargne contrairement à la vulgate libérale ne se transforme pas en investissement, car l'investissement n'est pas égal à l'épargne. Une bonne partie va se planquer à la bourse faisant monter artificiellement les cours, ou va faire grimper les prix de l'immobilier, ou alors va nourrir les dettes des états ce qui accroitra encore le fossé entre riches et pauvres, ces derniers devant s'acquitter des impôts pour rembourser les dettes. Et plus les inégalités sont fortes d'ailleurs et moins l'investissement sera fort, car pour investir il faut de la demande. Car c'est l'augmentation de la demande qui rendra à long terme rentable les investissements qu'une entreprise fera. Donc non seulement la hausse des inégalités produit un assèchement de la demande, un riche consommant toujours une part moins grande que mille pauvres ayant collectivement le même poids économique. Mais en plus cette baisse de la demande stérilise l'épargne dégagée par la concentration vers le haut des revenus. C'est ce qui explique que les USA ont conjointement eu une forte hausse des inégalités et une baisse des investissements productifs ces vingt dernières années. L'inégalité économique est non seulement moralement inacceptable, démocratiquement dangereusement, mais en plus économiquement c'est une aberration.