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Même quand on ne s'intéresse absolument pas au catholicisme et à l'actualité religieuse, il est quand même assez difficile de passer à côté de la visite du pape en France. La laïcité perd effectivement de sa superbe lorsque le pontife rend visite au pays. Ce qui est assez étrange en définitive quand on connaît l'état réel de la religion catholique en France. Un peu plus de pondération sur le service public aurait quand même dû avoir lieu, la France n'est plus la nation catholique, mais une nation laïque. Alors je ne suis pas un laïcard obsessionnel , loin de là même. Mais le principe doit quand même prévaloir dans les services publics, y compris l’audiovisuel. La majeure partie de notre population n'est pas croyante, et nous avons en plus des minorités religieuses, dont certaines qui ne comprennent même pas le concept de laïcité. Donc si nous commençons à les violer nous même nous serons bien bien dans l'impasse lorsqu'il s'agira de les faire respecter ailleurs y compris dans nos écoles.
Mais passons cette digression sur la question de la laïcité, ce n'est pas le sujet du jour. Cette visite papale s'est faite dans le cadre d'une situation géopolitique et économique passablement difficile. Si le pape, en tant que représentant de l'Église catholique, a critiqué l'obsession pour la guerre de certains dirigeants qui se reconnaîtront, il a aussi continué à faire l'éloge de la principale source du maintien du conflit, l'UE. Comme quoi il n'y a pas que Macron qui soit adepte du en même temps. Car il ne saurait ignorer que l'UE est désormais la seule à porter l'Ukraine à bout de bras poussant ce pays à un véritable suicide démographique dont on ne voit pas vraiment comment il pourrait s'en remettre un jour. Et rappelons aussi le rôle néfaste joué par les Européens dans le maintien de la guerre au tout début puisque c'est eux qui ont fait pression sur le président ukrainien en 2022 alors qu'il voulait rapidement négocier avec Moscou.
Le pacifisme affiché du pape est donc pour le moins hypocrite, ce qui n'est décidément pas très chrétien. Mais ce soutien n'a rien d'étonnant pour quelqu'un qui connaît un peu l'histoire. L'Église catholique a joué un énorme rôle dans la construction européenne, en particulier ses représentants démocratiques. L'UE est d'abord une construction de démocrate-chrétien, à savoir le centre en France. Je ne vais pas rappeler ici le rôle joué par exemple par un parti comme l'UDF dont Giscard fut le fondateur était un parti fondamentalement catholique et européiste. Cela allait ensemble des années 70 jusqu'à nos jours, même si ces partis sont aujourd'hui largement effondrés sur le plan électoral. Et cet engouement pour les structures centralisées de type impériales n'a rien de nouveau. Depuis la fin de l'Empire romain, l'église a toujours voulu unir les chrétiens dans un seul système politique. L'Empire carolingien puis le Saint Empire romain germanique furent largement soutenus par l'église.
Rome a toujours préféré les empires aux nations, sans doute pour des raisons théologiques, mais aussi plus pratiquement pour des raisons de pouvoir. L'empire est politiquement plus faible que la nation, et donne donc probablement plus de poids aux religieux et à leur influence. Quoiqu'il en soit factuellement l'Église catholique a donc toujours soutenu les systèmes visant à unifier le continent. Elle a même joué un rôle extrêmement trouble pendant la seconde guerre mondiale avec les nazis comme en parle Annie Lacroix-Riz dans cette émission consacrée surtout à l'histoire de l'Ukraine et de la Pologne. Il n'y a donc pas à s'étonner du soutien de l'église à l'UE, c'est assez logique. Rappelons-nous simplement en tant que français que notre pays s'il est chrétien à l'origine, s'est construit aussi contre l'autorité papale extérieure à la nation.
Un dynamisme virtuel
Mais vous allez me dire que tout de même le Pape a réussi à rassembler beaucoup de fidèles montrant ainsi le dynamisme du catholicisme en France. Il y avait beaucoup de monde, certes, mais il faut relativiser, la France fait 68 millions d'habitants, quelques centaines de milliers de curieux ne fait pas un mouvement de masse immense. Les footballeurs lorsqu'ils gagnent une coupe du monde rassemblent infiniment plus de monde. D'autant que l'on peut se demander si les gens venaient en tant que réel croyant ou s'ils ne voulaient pas simplement participer à un événement festif, un peu comme les badauds qui vont aux fêtes de l'huma sans être communiste, ni être de gauche d'ailleurs. Il ne s'agit pas pour moi ici de rabaisser les croyants ou ceux qui pensent réellement que le pape à une grande importance, je dis simplement qu'en aucun cas l'on ne peut voir ce succès très relatif comme un retour de la religion catholique en France. J'y vois même plutôt un enterrement festif.
Car la croyance religieuse réelle en France est en chute depuis longtemps comme l'a d'ailleurs très bien montré Emmanuel Todd dans ses œuvres. C'est l'effondrement de la croyance religieuse du bassin parisien qui va provoquer la révolution. Un pouvoir basé sur l'autorité spirituelle comme l'absolutisme monarchique ne peut pas survivre à l'effondrement de la croyance qui porte sa légitimité. Et l'effondrement précoce des naissances à partir de 1750 en France, plus d'un siècle avec le reste de l'Europe montre que la déchristianisation est déjà passablement ancienne surtout dans le cœur démographique de la France. Les mouvements catholiques politiques qui suivront seront portés par les régions périphériques de famille souche comme l'Alsace ou le sud-ouest avant de s'effondrer eux aussi. C'est ce qui a donné l'idéologie européenne des années 70-90 et dont il ne reste plus grand-chose aujourd'hui.
Donc présenter la visite du pape comme un signe de retour du religieux en France est passablement comique en réalité. Je sais, on nous rabâche les adultes qui se font baptiser, un chiffre comme 15000 par an. Il faut vraiment être désespéré pour voir dans le baptême de seulement 15000 personnes par an un signe de dynamisme, bien au contraire cela montre que la religion est mourante. L'église est d'ailleurs obligée de recruter ses représentants à l'étranger, car plus personne ne veut devenir prêtre. Encore une fois, je ne veux pas ici enfoncer les catholiques, mais il est important de voir la réalité en face. La religion est devenue quelque chose de très secondaire, à la limite c'est un simple marqueur identitaire. Ce qui est d'ailleurs aussi une réalité chez les immigrés musulmans qui ne sont souvent musulmans que lorsqu'il s'agit de se démarquer des Français. Tout ceci n'a plus grand-chose de commun avec la foi réelle. Comme l'avait très bien dit Emmanuel Todd dans une interview avec Diane Lagrange, « croire c'est devenu très difficile ». Le déclin de la religion est intimement lié au fait que le progrès scientifique rend les anciens récits difficiles à accepter. Peut-être faut-il de nouvelles religions intégrant ces connaissances à un nouveau récit général, mais c'est une autre question.
Cette visite a donc pour moi surtout été le révélateur du changement du rapport de la population à la religion. Ce n'est plus qu'un spectacle culturel comme ce que l'on voit en Asie dans des pays comme le Japon ou la Chine. Le culte ou la croyance en elle-même n'a plus vraiment d'importance. C'est probablement aussi pour cela que l'on assiste à ces personnifications des papes. Je ne parlerai pas d'idolâtrie pour ne pas choquer mes lecteurs éventuellement croyants, mais le pape n'a pas à être réellement idolâtré. L'importance normalement c'est d'abord le message chrétien. Or on a quand même l'impression dans cette visite d'assister à un spectacle de star. Sans doute est-ce là la marque la plus forte de l'effondrement réel des croyances. Ne reste plus que le décorum, le fond a disparu en quelque sorte. Mais l'on pouvait déjà voir cela quand nos élites ont transformé Notre-Dame en salle de spectacle pour fêter sa reconstruction, le pire des blasphèmes.