Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
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Se battre contre les idées reçues et les faux débats est véritablement un travail à plein temps extrêmement fatigant. En premier lieu parce qu'éructer des imbécillités sur un sujet ne prend guère de temps, alors que démontrer qu'il s'agit d'imbécillités prend par contre du temps et demande des efforts. Efforts qui sont d'ailleurs rarement récompensés par l'audience, visiblement le public préfère les idées reçues à la réalité des choses. C'est d'ailleurs tout le problème de l'asymétrie informationnelle induite par les médias modernes qu'avait très bien su décrire Bourdieu à son époque. Et je dois dire que c'est encore plus dramatique sur les questions économiques puisque la science économique elle-même n'est guère adepte de la méthode scientifique contrairement à ce qu'elle prétend parfois.
Et on le voit même chez les économistes sincères qui n'arrivent pas à convaincre les leurs de l'inanité de certaines de leurs décisions et croyances malgré les preuves. Par exemple, la BCE a décidé de hausser les taux directeurs pour lutter contre l'inflation. C'est absolument stupide puisque cette inflation est d'abord une inflation importée produite par les conflits militaires qui réduisent le gaz et le pétrole disponible. Or la hausse des taux n'a de sens que pour calmer la demande qui serait excessive par rapport aux capacités de production, ce qui effectivement ferait grimper les prix. On n'est pas du tout dans une telle situation, au contraire même la zone euro est pratiquement en récession et la demande interne s'effondre. Des économistes essayant d'expliquer cette question sont obligés de prendre des gants pour ne pas heurter l'idéologie de leur milieu « scientifique » comme le dit ici explicitement l'économiste de l'OFCE, François Geerolf. Bref, la science économique surtout dans la bouche de nos dirigeants politiques n'est une version moderne de la saignée des médecins de Molière.
Avec les mêmes effets à savoir que les saignées économiques finissent par tuer le patient et provoquer des révoltes graves. Rappelons que contrairement à la légende ce n'est pas l'hyperinflation qui a fait le lit du nazisme, mais bien la récession produite par les politiques de contrition économique du gouvernement d'Heinrich Brüning . La poussée du chômage permettant l'ascension du parti nazi, mais aussi en parallèle des communistes, on l'oublie trop souvent. C'est d'ailleurs la montée du communisme qui poussera les Occidentaux à faire les yeux doux aux nazis, mais c'est un peu en dehors de notre sujet du jour. De fait, combattre des idées reçues en économie c'est fastidieux. Regardons la question des taux par exemple qui inquiète tout le monde aujourd'hui. En écoutant les commentateurs sur la question, on dirait que la France est le seul pays à connaître une hausse, ce n'est pas vrai du tout. Tous les pays occidentaux sont concernés, même l'Australie qui voit ses taux atteindre 4,6% par an.
On voit donc que réduire cette question à une affaire de politique intérieure française est absurde. Il y a en réalité deux facteurs principaux qui font grimper les taux. Le premier c'est la fin du système mis en place dans les années 2000 d'emprunt de dette japonaise, un système appelait le yen carry trade. La folle libération de la circulation des capitaux a en effet permis ce genre d'absurdité où l'on peut emprunté de la dette sur un marché pour acheter d'autres titres de dette sur d'autres marchés plus rémunérateurs. De fait comme les taux du Japon sont tombés à zéro avec la crise japonaise des années 90, emprunter de la dette à zéro % pour ensuite acheter des titres de dette rapporte 3 ou 4% étaient rémunérateur. C'est ce qui s'est passé pendant 25 ans et qui a expliqué la baisse des taux à des niveaux extrêmement faibles en occident. À cela s'ajoute aussi la faiblesse de l'inflation qui a accompagné la crise de 2008.
Seulement voilà, ce système est mort. La banque centrale japonaise augmente de plus en plus ses taux, donc ce mécanisme du yen carry trade n'est plus rémunérateur. Vous avez donc une course inverse et les opérateurs se débarrassent de leur titre de dette. On voit ici toute l'absurdité du système économique construit autour du néolibéralisme. La suppression des frontières sur les capitaux ayant poussé les acteurs à des comportements absurdes complètement contraires à l'intérêt général. Les taux trop bas en occident ont poussé les états à trop jouer sur la dette pour régler leurs problèmes. On peut d'ailleurs se demander si l'état français aurait eu la même politique d'endettement public entre 2008 et 2010 pour sauver les banques privées si les taux avaient été normaux. À cela s'ajoute comme je l'ai dit une période de très faible inflation concomitante à la crise de la demande produite par les politiques européennes en réponse à la crise de 2008. La très faible croissance économique de la zone explique en partie cette très faible inflation. Mais c'est désormais terminé. La forte hausse de l'inflation nourrit aussi la hausse des taux, car il faut un taux d'intérêt supérieur à celui de l'inflation pour gagner de l'argent. Si les taux sont inférieurs à celui de l'inflation, vous perdez de l'argent. Il arrive que le marché l'accepte, mais pas dans la situation actuelle.
Comme vous le voyez, toute cette histoire de hausse des taux n'a donc que peu de rapports avec la situation proprement française. La politique intérieure, en particulier l'instabilité politique depuis la dissolution ratée de Macron, joue sans doute un peu sur les taux, mais guère plus. Cette situation a par contre beaucoup de rapport avec la dérégulation financière et le néolibéralisme. Car la dérégulation des années 80-90 n'en finit pas de faire des dégâts un peu partout sur la planète en favorisant des comportements irrationnels et dangereux sur le plan macroéconomique et collectif. Plus que jamais, la réflexion de Keynes sur le fait que des acteurs peuvent avoir sur le plan individuel des actions rationnelles qui sur le plan collectif se transforme en catastrophe n'a été autant d'actualité. Ce n'est pas par hasard s'il disait que ce qui devait toujours être national c'est la finance. Il connaissait trop bien le comportement des marchés pour leur laisser faire ce qu'ils veulent en dérégulant complètement les marchés bancaires et financiers.