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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 10:11

   Le délire néolibéral continue à broyer les populations d'Europe comme il a broyé naguère celles d'Amérique du Sud. Les décisions prises au nom du remboursement de la dette et pour la survie de l'euro sont d'une stupidité difficilement compréhensible même pour des individus aussi médiocres que ceux que produit le système médiatico-politique européen.  Il est évident que les décisions irresponsables prises par les dirigeants européens vont conduire le continent dans une situation en tout point comparable à celle des années 30. Et cela dans une configuration mondiale qui ne peut qu'aggraver la situation. Car l'Europe est aujourd'hui coincée  entre une Amérique qui n'arrive plus à tirer sa croissance par la demande intérieure faute d'industrie, et une Asie ultramercantiliste qui ne tire sa croissance que par ses excédents commerciaux. Le fait est que l'Europe n'a aujourd'hui aucun avantage commercial sur le plan mondial, qu'elle a une monnaie totalement surévaluée et qu'en plus elle s'interdit toute possibilité de protectionnisme pour amoindrir les dégâts provoqués par les nations mercantilistes d'Asie. Dans ce cadre déplaisant, les nations d'Europe se retrouvent dans une situation de déclin collectif, cependant quelques pays ont trouvé un moyen pour couler moins vite que les autres en expédient chez leurs voisins directs les effets dévastateurs de la mondialisation commerciale en régime hautement inégalitaire. De fait, le champion allemand n'en est un, que parce qu'il est capable de créer des excédents importants vis-à-vis des autres nations développées, essentiellement européennes. Il n'y a derrière le miracle allemand (qui n'est d'ailleurs pas si miraculeux sur le plan de l'emploi) aucun remède à trouver à nos maux. En effet, la multiplication des politiques à l'Allemande annulerait instantanément les avantages du modèle germanique, celui-ci n'étant viable que s'il est pratiqué par une minorité de pays. La politique de contrition salariale n'est en définitive que la resucée des politiques que l'on appelait autrefois les dévaluations compétitives. Un mécanisme de concurrence qui vise à transvaser la prospérité d'une nation vers une autre grâce à l'accumulation d'excédents commerciaux. Si tous pratiquent cette dévaluation alors on se retrouve devant un jeu de chaise musicale qui n'a pas de fin.



Il ne faut jamais oublier que le protectionnisme, la dévaluation ou l'actuelle baisse des salaires en Grèce, n'a de sens que si la demande externe est suffisante pour tirer la croissance économique. Les Européens trop habitués à voir la croissance américaine tirer la leur grâce aux relances de l'Oncle Sam après guerre n'ont pas compris quel était véritablement le sens d'une politique contra-cyclique. Rassurons-nous, les USA n'ont guère mieux compris, eux ignorent parfaitement le danger inhérent aux déséquilibres commerciaux sur le plan monétaire. Le dollar semblant flotter invariablement au-dessus des eaux sans que jamais, jusqu'à présent, le déficit commercial monstrueux ne l'emporte vers les abysses.  De fait, l'incompréhension est semblable des deux côtés de l'atlantique, mais le nœud de l'ignorance locale diverge. Les uns s'échinant à réduire sans arrêt la demande intérieure en priant pour que les exportations repartent, les autres creusant déficit commercial sur déficit commercial en espérant que la croissance suffira à faire croitre suffisamment la productivité pour reboucher le trou à long terme. Il se trouve que cependant des deux expédients approximatifs et mal compris celui des USA est le moins tragique. Surtout dans une économie mondiale en pleine dépression, les dernières évolutions du Baltic Dry confirmant la non-reprise mondiale. Il est vrai que comme les deux moteurs de la demande planétaire sont en panne ou sur le point de l'être dans le cas des USA, on ne voit guère où les nations mercantilistes pourraient déverser leurs exportations et leur surproduction. Les limites du raisonnement mercantiliste donnent ici tout leur sens comique puisque les vainqueurs finissent par mourir faute de client solvable. L'exemple le plus criant étant celui du japon qui vient de retomber en récession et qui préfigure la futur récession en Allemagne. Le problème c'est que la planète n'a plus de client en dernier ressort pour absorber l'énorme surproduction planétaire. De cela les acteurs du jeu économique mondial n'ont pas encore pris conscience.

BalticDry.png

 Le Baltic Dry indique la demande mondiale pour le transport maritime de marchandise. des prix bas indique une faible demande à l'échelle planétaire. Le niveau actuel est inférieur à celui qui prévalait en pleine crise de 2009.

 

 

C'est avant tout pour cette raison que la politique actuelle en Grèce est stupide et criminelle. Si l'Europe était en pleine croissance ainsi que l'économie monde, les remèdes stupides et violents actuellement mis en œuvre dans ce pays auraient tout de même une maigre chance de fonctionner. Mais de telles conditions ne sont absolument pas réunies, on fait donc souffrir le peuple grec pour rien. Et l'on va aggraver fortement l'endettement local au passage puisque les revenus des salariés et donc in fine de l'état vont fondre. On peut déjà s'attendre à une forte dégradation de l'économie locale déjà passablement abimée pour l'année qui vient.

 

La baisse des salaires est moins efficace que la dévaluation



Cependant même en ignorant volontairement la question de la demande mondiale on peut tout de même s'insurger contre la pratique visant à remplacer les dévaluations par les baisses de salaire. S'il y a bien une leçon qui aurait bien dû rester de Keynes c'est bien que l'ajustement monétaire est infiniment plus efficace et moins douloureux que les politiques de contrition salariale, et ce, dans n'importe quel pays, même en Allemagne. Je rappellerai d'ailleurs que dans une démocratie, ou tout du moins d'après les règles qui établissent le droit du travail dans nos pays théoriquement démocratiques, le salaire n'est pas directement l'affaire de l'État sauf dans le cas de la fonction publique. Il se trouve d'ailleurs que ce ne sont pas les salaires qui sont baissés en Grèce, mais uniquement le salaire minimum dont on peut être sûr que la réduction ne touchera que la partie la plus fragile de la société. Même dans des dictatures comme celle de chine l'état ne contrôle pas les salaires, ou alors difficilement. Vouloir remplacer la dévaluation par la baisse salariale consiste donc en pratique à favoriser certaines populations au détriment d'une autre. En effet, certaines classes sociales ne seront pas touchées par la baisse et d'autres oui. Dès lors les libéraux truquent ici le jeu du marché en imposant une baisse de type bureaucratique qui produira un effet totalement inégalitaire suivant les couches sociales.



La baisse des salaires ne serait une politique équivalente à la dévaluation qu'à la condition stricte que tous les salaires bougent uniformément et de façon synchrone au sein de la société. De fait, les prix aussi devraient suivre la baisse des salaires, cependant nous savons par expérience que l'élasticité des prix est moindre que celle des salaires à la hausse comme à la baisse. Il faut donc parier ici sur une stagnation des prix au maximum, ou sur une très légère décrue. Du coup, l'amélioration externe recherchée sera très faible et en tout cas insuffisante pour accroître de façon importante la compétitivité externe de la Grèce. Et cette très faible amélioration se sera faite au prix d'un alourdissement incommensurable des difficultés locales, de la dette au chômage. On notera également que cette politique de contrition aura comme effet immédiat de pousser les entrepreneurs à diminuer au maximum leurs dépenses d'investissement en attendant des jours meilleurs. Donc au final la hausse de la productivité grecque sera renvoyée aux calendes du même pays. Pour toutes ces raisons, l'on voit bien que la baisse théorique des salaires reste toujours avec un effet très théorique, surtout dans un pays n'ayant pas la discipline des pays du nord.



Au final, on se rend compte ici à quel point l'euro aggrave considérablement les difficultés européennes. En interdisant les dévaluations, l'euro condamne les pays à faire des ajustements structurellement inefficaces et socialement violents. On constate aussi que l'euro permet aux castes dominantes d'accroitre indéfiniment les injustices locales en leur faveur puisqu'elles ne sont tout simplement jamais touchées par la crise. Quand il y avait dévaluation, les pauvres perdaient du pouvoir d'achat sur les produits importés, mais c'était également le cas des riches du même pays qui devaient bien payer les marchandises avec la monnaie locale dévaluée. Grâce à l'euro, l'adaptation monétaire n'est plus de mise et tous les efforts sont concentrés sur les classes sociales les moins protégées, celles qui vivent du SMIC et des salaires facilement ajustables. On voit bien qu'il y a quelque chose de profondément nauséabond dans le système européen qui a été entièrement pensé pour une petite partie de la population du continent, celle qui donne des leçons de morale dès qu'un peuple se met en travers de ses projets délirants.



Il ne faut pas attendre une relance par les exportations



  Cependant, il ne faut pas pour autant croire que la dévaluation résoudrait tous les problèmes, si nous y avions recours, tant s'en faut. La dévaluation, comme le protectionnisme commercial qu'il soit sous forme de droit de douane ou de quota, ne sont pas des buts en eux-mêmes, mais des outils à l'usage d'une politique de plein emploi. Il faut bien comprendre que face à une croissance mondiale en berne et avec des pays asiatiques imbattables commercialement, la France ou la Grèce seront toujours trop chères à l'exportation. Et il ne suffit pas de crier à l'innovation, l'innovation, en sautant comme un cabri sur sa chaise celle-ci ne changerait rien à l'affaire. Je pourrai toujours vous dire qu'Apple emploie dix fois plus de gens en Chine qu'aux USA pour inonder le marché américain pour que vous compreniez enfin que ce n'est pas la recherche qui sauvera l'emploi sous nos latitudes. L'économie mondiale est malade d'un système qui ne donne pas assez de revenus globaux pour que la production s'écoule en totalité à l'échelle de la planète. Cette sous-consommation mondiale est à l'origine de l'explosion du chômage dans une période ou pourtant de nombreux pays connaissent un ralentissement démographique majeur. Qu'un pays comme l'Allemagne ou le Japon produise du chômage est en soi une étrangeté puisque la population de ces contrées commence à baisser.

 

  Les USA ont permis avec leurs déficits commerciaux de stabiliser la croissance mondiale depuis la fin de la guerre. Ce sont leurs relances régulières qui permettaient à l'économie de la planète de connaître une croissance constante. Mais les USA ne sont pas une nation de taille infinie, ils ne pouvaient absorber indéfiniment les excédents européens, puis japonais et aujourd'hui chinois, sans que cela ne remette un jour en cause leur privilège monétaire. Nous sommes depuis 2007 dans une situation où le seul état du monde à faire de vraies relances ne peut plus les faire. Du moins, pas à l'échelle à laquelle cette relance serait efficace. Dans le même temps les acteurs qui eux pourraient effectivement aider à cette relance ne le font pas, attendant passivement que d'autres relancent à leur place. C'est le cas d'un pays comme la Chine, le Japon, la Corée ou plus proche de nous l'Allemagne. C'est dans ce contexte là qu'il faut envisager la politique macro-économique, c'est-à-dire un contexte où les exportations ne pourront en aucun cas relancer la croissance locale. On remarquera d'ailleurs que malgré ses excédents l'Allemagne n'a pas connue une croissance très forte ces dix dernières années. C'est une preuve que l'excédent n'est pas le remède miracle que certains croient à tort.



  Si l'on veut relancer véritablement la croissance, il faut nécessairement passer à une stratégie d'autonomie vis-à-vis de l'économie mondiale. En ce sens, il ne faut pas voir la dévaluation ou le protectionnisme comme des moyens pour relancer les exportations, en regard de la croissance mondiale et de nos concurrents c'est un objectif irréaliste. Il faut voir la dévaluation et le protectionnisme comme des moyens pour relancer notre propre demande intérieure en minimisant au maximum l'effet de fuite produit par les importations. Dès lors, le remède pour la Grèce serait, à l'inverse de la politique actuelle, de relancer les salaires et de dévaluer en même temps. Cela dans le but de relancer la croissance en orientant la demande des consommateurs vers les produits locaux bien plus compétitifs grâce à la dévaluation ou aux taxes à l'importation. Évidemment il n'y a pas de remède miracle et reconstruire une industrie cela prend du temps surtout lorsque l'on a fini de démolir la sienne grâce aux conseils mal avisés des théoriciens néolibéraux. Il se peut que cette politique soit momentanément inflationniste dans un pays comme la Grèce. Mais c'est seulement à ce prix que l'industrie du pays peut-être ressuscité et l'avenir assuré à long terme. En France nous disposons encore de quelques morceaux d'industrie, mais le temps joue contre nous comme on le voit avec l'affaire Renault. Plus nous attendrons et plus le moment du redressement sera douloureux et inflationniste. Encore une fois, l'histoire récente des pays d’Amérique du Sud nous éclaire fortement sur le devenir du continent européen. La forte inflation est en quelque sorte le prix à payer pour avoir eu une monnaie surévaluée pendant des décennies et pour avoir laissé couler l'industrie locale.

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Published by Yann - dans économie
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commentaires

Coma81 17/02/2012 01:12


http://et-pendant-ce-temps-la.eklablog.com/sideration-chez-les-euro-federalistes-a39795903


 


"Sidération chez les euro-fédéralistes"


Recueil de note de Patrick artus et un article de fitoussi.

olaf 15/02/2012 16:22


Le gouvernement allemand mise probablement sur une sortie de l'Euro des pays les plus en difficulté, progressivement, un par un, étalée sur quelques années, le temps de reconfigurer son économie
par relance intérieure et ou vers les émergents ?


Dans ce scénario risqué, la France fera partie des derniers à sortir, quand elle sera sur les genoux.

La Gaule 15/02/2012 00:32


Article très éclairant, à savourer au coin du feu bien calé sur sa peau d’ours, pendant qu’un journaliste économique, encore rouge à l’os, tourne
majestueusement sur sa broche dans l’âtre (hum ! Quel fumet !).


Titi (ET) a beaucoup aimé. J’ai peur qu’il ne tombe à nouveau enceint…

jacques 14/02/2012 16:00

L'article est bon mais il y a quelques inexactitutes, comme celle-ci par exemple: "Quand il y avait dévaluation, les pauvres perdaient du pouvoir d'achat sur les produits importés, mais c'était
également le cas des riches du même pays qui devaient bien payer les marchandises avec la monnaie locale dévaluée." Pas vraiment, les riches mettent leur argent dans d'autres pays (ce qui est
parfaitement légal si on déclare les revenus) en d'autres monnaies, dans des actions de multinationales (impertubées par les problèmes nationaux) ou ont souvent des entreprises pouvant être axées
vers l'exportation. Donc le pouvoir d'achat est généralement *grandement* amélioré par une dévaluation.

red2 14/02/2012 14:29


Merci pour cet article de simple bon sens :-). Ce qui me sidérera toujours c'est la nullité de nos élites qui sont incapables de mettre en place une solution cohérente à cette crise qui détruit
chaque jour un peu plus nos pays et la vie de nos concitoyens et qui finira vraiment a nous péter à la gueule si ils continuent de faire n’importe quoi…


Comme vous dites une solution pourtant simple et qui saute aux yeux c’est un grand programme de relance protégé par des barrières douanière de manière à relancer la demande. J’avais été marqué
par une intervention de JL Greau (à la conférence de presse sur les français et le libre échange il me semble) il disait en gros mais faites ce que vous voulez mais pensez à la demande globale
sinon on court à la catastrophe… Bon vu la situation actuelle et les idiots aux commandes on y va tout droit à cette déflation géante à l’échelle de la planète, bon courage à tous… :-/