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20 novembre 2022 7 20 /11 /novembre /2022 16:07

 

J'avais écrit sur ce blog il y a quelques années un texte sur les monnaies fondantes et les monnaies locales. Les problèmes économiques actuels font ressurgir cette question. Et c'est évidemment dans le pays le plus dynamique de la planète, la Chine, que cette question semble vouloir pousser le gouvernement à tenter des politiques macroéconomiques originales. En effet, le gouvernement chinois semble vouloir introduire un yuan numérique à la valeur dégressive au fil du temps. Ce qui correspond à la définition des monnaies fondantes. Une solution à la concentration des richesses et au manque de circulation de la monnaie qui avait été pensée par l'économiste iconoclaste d'origine argentine Silvio Gesell.

 

L'origine de la monnaie fondante

 

La définition de la monnaie et l'importance ou non qu'on lui donne dépend souvent chez les économistes de leurs églises d'appartenance idéologique. Ce qui en soit est problématique, puisqu'une science qui n'arrive pas à s'accorder sur la définition claire de son unité de mesure, peut-elle vraiment être décrite comme une science ? C'était ce genre de détails qui faisait sourire notre économiste hétérodoxe préféré Bernard Maris qui nous a quittés trop vite dans les affreuses circonstances que l'on connaît tous à l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Il parlait à juste titre de scolastique économique, l'économie partageant avec la scolastique médiévale son côté très logique et en même temps son côté très peu scientifique. Le dernier texte de l'économiste Eric Monnet montrant le peu d'intérêt que portent les économistes à la pratique rigoureuse de la science qui consiste surtout à se confronter aux faits et non seulement à la logique d'un discours. L'économie semble par moment en être restée au stade de la métaphysique, le stade intermédiaire entre la religion et la méthode scientifique si l'on se fit aux réflexions d'Auguste Comte sur le sujet.

 

Pour en revenir à notre sujet, les économistes libéraux, vous diront que la monnaie n'est qu'un voile. Elle est une mesure de la valeur d'échange et rien d'autre. Elle n'a pas de valeur en elle-même, elle est neutre. On pourrait ici dire que les libéraux ont pris un peu leur désire pour des réalités. Ils ont en fait simplifié le problème parce que la monnaie c'est en fait simple et très compliqué à la fois. C'est effectivement le moyen d'échange qui nous simplifie la vie, mais c'est aussi un moyen d'accumulation. Le capitalisme est même fondé sur ça. La monnaie permet les dettes, ou plus précisément permet une représentation précise des dettes. Et contrairement à ce que beaucoup croient, la monnaie est en fait née bien après la dette. Parmi les premiers écrits des anciennes civilisations comme Sumer, on a retrouvé des quittances de dette alors que la monnaie telle que nous la connaissons n'avait pas encore été inventée. Mais est-ce si surprenant ? Dès leur plus jeune âge les enfants se prêtent des objets entre eux avec comme sous-entendu que l'un prête à l'autre, et vis-versa . C'est le fameux principe de « donner, recevoir, rendre » cher à Marcel Mauss. Quelque chose que l'on fait instinctivement et qui participe au fonctionnement collectif en faisant circuler la richesse et les moyens de production.

 

L'on pourrait aussi critiquer le fait que la monnaie est certes un moyen de mesure d'un échange, de l'évaluer de façon plus pratique. Mais que cette évaluation est une mauvaise mesure de l'échange dans le sens où il y a perte d'information au passage. Et c'est là qu'intervient la théorie de Silvio Gesell. En effet si la monnaie permet une évaluation instantanée de la valeur d'échange, elle n'est pas soumise aux mêmes contraintes physiques que les biens ou les services qu'elle a permis d'échanger. Si vous achetez une baguette de pain à votre boulanger, cette baguette va perdre rapidement de sa valeur puisqu'elle se dégrade avec le temps, que vous la consommiez ou non. Cette dégradation temporelle tout y est soumis dans notre univers, les hommes, les animaux, les denrées, et même l'univers lui-même. Mais la valeur monétaire non. Non seulement vous pouvez la stocker indéfiniment, mais en plus vous pouvez l'utiliser, la placer et même la faire fructifier pour produire de l'argent avec de l'argent. Ce n'est pas un hasard si les grandes religions se méfiaient tant de l'intérêt, dans une société stagnante l'usure peut rapidement concentrer la richesse entre peu de mains et devenir ainsi une catastrophe biblique, si je puis dire. Tout cela par le simple fait que l'argent ne perd pas de valeur et que l'intérêt la fait même s’accroître « gratuitement » aux yeux de possesseur du capital. Le taux d'intérêt composé est l'arme la plus puissante qui puisse être pour renverser des nations et des empires.

 

Bien évidemment la concentration des richesses ne pouvant être éternel dans le monde réel à un moment donné, cette accumulation explose ou est rongée par la guerre, les révolutions ou l'inflation. Le mieux étant une régulation par l'impôt et les politiques macroéconomiques, mais il faudrait pour cela quelques dirigeants éclairés, à la manière d'un Roosvelt ou d'un de Gaulle, personnages de qualité dont nous sommes malheureusement bien dépourvus à notre époque. Je rappellerais pour les ignares que le taux d'imposition sous Roosvelt avait atteint les 91% pour les plus hauts revenus. Une taxation à la hauteur des concentrations absurdes que la mécanique des taux d'intérêt composés avait produite alors. Mais Gesell comme beaucoup de ses pairs à l'époque cherchait une solution plus pérenne que les impôts, l'inflation et les autres remèdes à la concentration. Il trouva alors l'idée de rapprocher la nature de la monnaie de la nature physique de notre monde en introduisant la notion de dégradation temporelle.

 

L'idée est toute simple, puisque tout est soumis à la lente dégradation avec le temps, faisons une monnaie qui perd de la valeur avec le temps. Elle sera ainsi plus proche du fonctionnement physique du monde et empêchera les concentrations absurdes de richesse. L'avantage et l’élégance de sa solution tiennent au fait que cela ne nécessite pas d'un état massivement interventionniste comme peuvent l'être les politiques de redistribution. Cela ne dépend donc pas de la mode politique ou de l'exercice de quelques fonctionnaires qui peut toujours être embourbé dans les errements des problématiques humaines. Le problème est que la solution de Gesell était en fait difficile à mettre en pratique à l'époque, mais ce n'est peut-être plus vrai aujourd'hui .

 

Mettre en pratique la monnaie fondante en 2022

 

La monnaie fondante n'est donc pas une nouveauté. C'est une idée qui date du début du 20e siècle, mais qui à l'époque ne pouvait pas être mise en pratique. Cependant, nous avons tous déjà utilisé de la monnaie fondante la plupart du temps sans trop y penser. Les Tickets restaurant sont une forme de monnaie fondante puisqu'ils ont une date de péremption. Ils ont en plus de cette limite temporelle une limite d'usage. Les bons de réduction sous toutes leurs formes, votre chèque énergie, tout ceci en quelque sorte c'est de la monnaie fondante. Leur principal intérêt est qu'ils ne peuvent pas se stocker à long terme et qu'ils ont un usage bien précis. Cela favorise donc la consommation courante, mais aussi le don. Car à quoi bon garder un ticket s'il n'a plus de valeur et si l'on n’en a pas l'usage ? On fait alors une donation à un proche ou à quelqu'un qui en a besoin. L'autre bon point de la monnaie fondante est donc qu'elle favorise aussi un comportement plus altruiste que l'esprit d'écureuil produit par l'économie de l'épargne croissante. Et puis n'oublions pas qu'à la fin nous mourrons tous, quelle que soit votre épargne.

 

L'un des gros problèmes que je vois dans la monnaie fondante en pratique tient au système économique international. Les nations sont différentes et n'ont pas de pratiques homogènes. Or si un pays utilise une monnaie fondante, quid de ses relations commerciales et monétaires avec les autres nations ? À moins d'imaginer une monnaie fondante planétaire, je ne vois pas comment une nation seule pourrait se lancer dans ce genre d'expérimentation. Ou alors il faudrait qu'elle soit totalement autosuffisante et se passe du reste du monde. En pratique, on peut imaginer une multiplication de monnaie fondante intermédiaires à l'image des Tickets restaurant, mais pour de multiples usages courants. Pour la France on pourrait même imaginer des tickets de consommation de produits fabriqués à 100% en France à durée de vie limitée. En faisant ainsi un protectionnisme implicite bien que je me doute qu'il s'agisse là d'une entorse aux règlements européens.

 

Alors pourquoi est-ce la Chine qui se lance en premier dans ce type d'expérimentation ? En premier lieu parce que c'est un pays dynamique et vivant contrairement au nôtre. Donc qu'il se lance dans des expériences innovantes n'est pas surprenant. Mais surtout, je pense que la Chine essaie petit à petit de sortir du piège économique américain. Les USA sont le consommateur en dernier ressort de l'économie planétaire. Grâce à leur dollar, ils peuvent se permettre d'accumuler indéfiniment des déficits commerciaux et de faire aux autres pays la facture inflationniste en quelque sorte. Je ne reviens pas là-dessus, j'en ai déjà abondamment parlé dans de précédents textes. Donc pour que la Chine se débarrasse des USA, il faut qu'elle monte en gamme en matière industrielle, qu'elle soit autonome scientifiquement . Et elle l'est de plus en plus, quoi que fassent les USA pour les arrêter. Mais il faut aussi qu'elle se passe de la demande américaine et là c'est plus difficile.

Le taux d'épargne en Chine en % du PIB

En effet l'un des grands problèmes de la Chine en dehors de son problème démographique qui va peser de plus en plus c'est son taux d'épargne. Alors que dans les pays développés généralement le taux d'épargne peut se situer entre 15 et 20%, la Chine a encore un taux d'épargne de 44% ! Et il était encore de plus de 50% il y a quelques années. C'est fortement problématique parce que cela veut dire que la consommation chinoise est très inférieure à ce qu'elle devrait. L'état chinois a compensé pendant longtemps à coup de grands travaux et de politiques publiques dispendieuses à l'image d'un Roosvelt et son New Deal. Et la Chine qui manquait de tout avait besoin de toute manière de développer ses infrastructures. Mais voilà comme en occident ces politiques de grands travaux finissent par avoir des limites. Que ce soit parce que tout simplement on a construit tout ce qu'il y avait à construire ou parce que le niveau de volume à dépenser pour les travaux ne compense plus l'énorme capacité d'épargne des Chinois. À un moment donner la chine doit réduire cette épargne à un niveau plus compatible avec son nouveau statut de pays développé.

 

Alors, de nombreuses méthodes sont possibles, en Europe on a développé l'état providence avec l'assurance chômage, la sécurité sociale, la gratuité de l'enseignement, les retraites, etc. Tout ceci a permis aux gens d'avoir confiance en l'avenir et de réduire leur propension à épargner. La Chine choisit la monnaie fondante pour pousser les Chinois à consommer plus. On verra si la méthode fonctionne à terme, en tout cas c'est une expérience intéressante. Et l'on peut espérer que cela inspire d'autres régions du monde pour au moins réfléchir au concept. Mais dans le domaine des décisions économiques aussi on voit que l'occident n'est plus le centre du monde. Dans les années trente, les innovations économiques venaient d'Amérique ou d'Europe. Aujourd’hui elles viennent d'Asie, alors qu'à l'inverse nos pays régressent avec un capitalisme qui commence à ressembler à celui du 19e.

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commentaires

D
Je me demande comment la monnaie fondante agit sur les rentes. Je suppose que les fortunes sont très majoritairement immobilisées dans les actions ou l'immobilier.
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Y
Vous posez une très bonne question. En fait la théorie de Gesell part de zéro comme s'il n'y avait pas de capital accumulé avant la mise en place de la monnaie fondante. Mais évidement le monde réel n'est pas comme cela. En fait s'il n'y a pas de mesure visant à réduire ce capital accumulé on aurait affaire à un système qui congèlerait en quelque sorte le poids du capital dans les même de ceux qui l'aurait accumulé avant la mise en place de la monnaie fondante. On voit là que là qu'une idée intéressante sur le papier peut vite provoquer de gros problèmes en pratique. Il faut que je me renseigne pour voir si des auteurs ont creusé la question, c'est probable. Après les monnaies fondantes peuvent être des outils à usage limité, c'est à mon sens leur usage le plus probable, en tout cas chez nous.