Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
S'il y a un pays en Europe qui a fortement souffert pendant les deux derniers siècles c'est bien l'Irlande. Pays martyre et victime de l'Empire britannique, elle fut sacrifiée au nom de l'idéologie libérale au 19e siècle pendant la crise de la pomme de terre. La crise fit un million de morts sur une population totale de 8 millions et entraîna une énorme fuite de la population vers les Amériques. La crise fut si grave que le pays ne s'en est toujours pas remis puisque la population irlandaise actuelle n'est plus que de 5 millions d'habitants. Et tout cela sous la direction de la Grande-Bretagne. L'on voit fréquemment des néolibéraux parler de la famine produite par le communisme en Russie ou en Chine ils sont pourtant bien plus discrets sur ce crime . Car la Grande-Bretagne aurait très bien pu arranger les choses si elle l'avait voulu. Il s'agit donc d'un crime contre l'humanité, mais qui n'a jamais été reconnu comme tel. Imaginez même le sultan ottoman de l'époque où Abdülmecit Ier avait voulu aider la population irlandaise en envoyant une aide de 10000 livres sterling à l'époque, mais la Reine Victoria l'en découragea en limitant son aide à 1000 livres. Les dogmes du laissez-faire avaient été utilisés par les Britanniques pour simplement dépeupler l'île probablement un peu trop rebelle à leurs yeux.
Cette première absurdité montrait déjà que le marché libre pouvait être aussi catastrophique que le maoïsme ou les pires tyrannies de l'histoire. Mais l'Irlande, la nation martyre du libéralisme, a depuis quelques décennies décidé de devenir un nouvel exemple de ce que le libéralisme peut produire de plus absurde. En effet, l'Irlande depuis son entrée dans l'UE en 1973 a choisi une orientation économique des plus discutable et qui pourrait assez vite se retourner contre elle dans les années qui viennent même si aujourd’hui les libéraux voient en elle le succès de leurs dogmes délirants. En effet, il est de notoriété publique que l'Irlande est aujourd'hui le plus grand paradis fiscal de l'UE. Même si l'Irlande a révisé son taux d'imposition pour les sociétés qui est passé de 12.5% à 15%, elle reste le hub principal des grandes entreprises internationales en Europe. En matière commerciale, elle vit en parasitant le commerce européen littéralement. En effet en exportant officiellement à partir de l'Irlande, vous êtes dans l'UE tout en bénéficiant d'une très basse fiscalité. On voit tout de suite l'avantage pour les entreprises étrangères. Comme dans le cas de nombre de paradis fiscaux, il s'agit en réalité bien souvent d'un commerce fantôme. Les marchandises ne transitant pas vraiment par l'Irlande, le pays n'a pas du tout les infrastructures qu'on peut trouver dans les ports néerlandais ou allemands. Aucun port irlandais n'arrive dans le classement des 10 premiers ports d'Europe alors que ce pays a officiellement un gros excédent commercial.
C'est cette caractéristique de parasitage et d'illusion comptable qui fait produire à l'Irlande des chiffres économiques souvent très étrange. Par exemple en 2015 l'Irlande avait eu une croissance de 25% . C'est absolument impossible pour un pays normal même en investissant beaucoup, ça n'a aucun sens. Inversement ce pays avait très fortement souffert de la crise de 2008 pour les mêmes raisons. Il se trouve que les néolibéraux qui ont une mémoire à géométrie variable redonnent à nouveau à l'Irlande ses lettres de noblesse en ce moment même. En effet, le pays dégage d'énormes excédents budgétaires. Les libéraux sous-entendant ainsi que moins d'états, et moins de fiscalité, cela mènent vers le paradis économique. Ils oublient juste qu'un tel modèle économique n'est possible que dans de tout petits pays. Si un pays de la masse de la France s'amusait à faire ça, elle y gagnerait peu, car le pays pèse une partie importante du PIB de la zone euro. Ensuite, la concurrence fiscale que cela engendrerait conduirait à réduire encore les gains potentiels. Être un parasite fiscal n'a d'intérêt que pour une toute petite quantité de pays, tout le monde ne peut pas vivre en parasitant les autres par définition. Bref, on retrouve toujours les limites de la pensée libérale qui est un pseudocartésianisme mal fichu qui oublie les multiples interactions qui existent dans le monde réel.
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Un modèle économique dangereux à long terme
Le modèle irlandais dans le monde tel qu'il évolue à l'heure actuel risque pourtant de rapidement se retourner contre ses promoteurs. Je crains le pire pour l'avenir de cette île. En effet, elle dépend entièrement du modèle néolibéral européen. Si l'euro et l'UE disparaissent et que les états européens reprennent en main leurs économies, ils ne tarderont pas à remettre en question la libre circulation des marchandises et des capitaux. Et là les états organisés autour de l'optimisation fiscale internationale se retrouveront dépourvus de recette avec tous les drames que cela pourrait engendrer. D'autant que l'Irlande avec sa spécialisation économique a simplement détruit ses capacités de production locales. À quoi bon produire quelque chose si vous pouvez ponctionner du revenu grâce aux multinationales implantées sur votre sol. On notera au passage que malgré sa « réussite » économique l'Irlande ne croule pas sous les emplois. Si le pays n'a pas un taux de chômage officiel important, ces activités parasitaires créent peu d'emploi par rapport aux chiffres de revenu qu'ils génèrent.
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Et cette réalité conduit à un autre problème en plus du danger qu'il fait courir au pays à long terme. En effet, l'Irlande est un pays où les inégalités ont beaucoup progressé comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous. Avec un modèle économique qui fonctionne en ponctionnant du revenu par des activités relativement fictives, ce n'est guère étonnant, même si les inégalités étaient déjà élevées avant la mise en place de ce modèle économique. L'autre curiosité dans le modèle économique irlandais en dehors du fait qu'il y est une Irlande à deux vitesses tient à l'évolution du PIB. En effet, officiellement, le PIB irlandais a fortement progressé ces vingt dernières années à tel point que le niveau de vie officielle irlandais est de cent mille dollars par habitant et par an. C'est plus de deux fois le niveau de vie français. Pourtant quand on regarde la consommation énergétique, elle stagne depuis 2001 à une époque où le niveau de vie était largement inférieur. Encore une fois comme dans le cas américain, il faut fortement se méfier des indices synthétiques comme le PIB. La consommation d'énergie sur la période de forte croissance économique théorique est stable alors que le PIB explose et que la population augmente sur la même période. C'est extrêmement curieux sauf si l'on admet que le rôle de parasite financier camoufle largement la réalité structurelle du pays.
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Alors vous me direz que l'Irlande, jadis pays pauvre, a quand même eu raison de choisir ce modèle de développement. C'est une île sans ressource naturelle autre que la pêche. Grâce à son rôle de parasite fiscal et à son lien avec les USA dont une partie importante de la population est d'origine irlandaise, le pays a pu momentanément devenir très riche. Cependant comme je l'ai dit, gare au retour de bâton. La situation irlandaise me fait penser à l'île de Nauru qui était devenu le pays le plus riche du monde dans les années 60-90 grâce au phosphate de son sous-sol. Pendant la période de prospérité, l'ancien mode de vie est mort et les habitants se sont habitués au luxe. Malheureusement à la fin des années 90 c'est la fin. Aujourd’hui, l'île de Nauru est un dépotoir géant peuplé d'une population misérable qui n'est même plus capable de vivre comme le faisaient ses ancêtres. Le jour où la libre circulation des capitaux et des marchandises prendra fin, l'Irlande risque de se retrouver dans la même situation toute proportion gardée. Il aurait peut-être mieux valu avoir un développement moins rapide, mais plus équilibré. Un développement à base d'activités locales pour répondre aux besoins de la population plutôt qu'un modèle de croissance rapide fondé sur un parasitage du commerce européen. Comme on le voit avec l'Allemagne à l'heure actuelle, la spécialisation n'est pas quelque chose de pérenne surtout dans un monde qui change aussi vite.