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Il ne vous a probablement pas échappé qu'Emmanuel Todd a fait il y a peu de temps une nouvelle émission sur Fréquence Populaire parlant du conflit entre l'Iran et Israël. Si vous êtes passé à côté, vous pouvez toujours revoir cette émission à cette adresse. C'était une émission très intéressante même si Todd n'avait pas prévu l'arrêt aussi rapide du conflit, du moins pour l'instant, car les tensions recommencent à augmenter avec la possibilité que l'Iran sorte du traité international sur la non-prolifération nucléaire. Elle vient de rompre avec l'agence internationale sur l'énergie atomique, ce qui n'est pas bon signe. En complément sur les sujets qu'il aborde, il a également sorti un petit texte sur le culte de la guerre qui semble devenir la nouvelle grande religion des USA et d'Israël aujourd'hui. Et c'est bien évidemment la thématique du jour.
Dans son interview Emmanuel Todd a fait quelques remarques très bien trouvées sur la réalité israélienne, mais aussi iranienne qui justifient à elles seules l'intérêt de cet interview. On apprend que du point de vue purement démographique l'Iran est en réalité aujourd'hui beaucoup plus proche de l'occident et de l'Europe en particulier qu'Israël. Nous allons le montrer ici en quelques graphiques. La République islamique d'Iran qui est, il faut le rappeler, de religion chiite, et non sunnite, a une natalité digne d'un pays européen. Comme vous pouvez le voir sur le graphique ci-dessous, Israël est en réalité plus proche de l'évolution démographique des pays sunnites. Alors en grand lecteur d'Emmanuel Todd et de sa théorie sur les structures familiales l'on peut imaginer que la raison provient probablement beaucoup plus d'une question de structure familiale que d'une question purement religieuse. Le statut de la femme par exemple en Iran est plus élevé qu'on ne le croit généralement. En tout cas plus élevé que dans le monde sunnite environnant.
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On remarquera que paradoxalement la natalité chute avec l'arrivée théorique de l'islam fondamentaliste au pouvoir. C'est très étrange si l'on pense que le fondamentalisme islamique est une forme de retour en arrière sur le plan religieux. Mais s'il était véritablement une marque de l'approfondissement religieux, il ne devrait pas être marqué par une évolution à la baisse de la natalité. Même si contrairement aux idées reçues l'islam en elle-même n'est pas nataliste contrairement au christianisme et à sa célèbre formule « Croissez, et multipliez ». Il n'en demeure pas moins vrai que la marque de la croyance religieuse c'est de laisser à dieu la question de la reproduction. À partir du moment où la natalité baisse c'est que les gens ne laissent plus cette question au hasard et font donc de la rationalisation reproductive avec toute les conséquences que cela peut produire comme une insuffisance des naissances. On le sait d'expérience en France puisque la Révolution française a été précédée 50 ans avant d'un effondrement des naissances, signe d'une baisse de la pratique et de la croyance religieuse. Un effondrement des croyances qui a provoqué la révolution puisqu'il est difficile de maintenir une monarchie de droit divin si la population ne croit plus au divin par définition.
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On ne peut dès lors que constater avec Emmanuel Todd que la montée du régime théocratique a en fait été surtout la marque de l'effondrement des croyances religieuses. Une réaction, favorisée par l'interventionnisme occidental, il ne faudrait pas l'oublier, à l'effondrement de la croyance religieuse. On trouve d'ailleurs des données similaires ailleurs dans le monde musulman. Ainsi alors que les taliban ont pris le pouvoir, on constate une baisse rapide de la natalité en Afghanistan. Même chose en Arabie-Saoudite où le fondamentalisme du régime cache un effondrement des naissances assez spectaculaire lui aussi. Bref si les discours sont furieusement religieux dans la région en pratique on constate une évolution similaire à celle de l'occident à terme. La baisse de la croyance religieuse prend juste des formes différentes de celle qu'elle avait prise en occident. Même si Emmanuel Todd rappelle à juste titre le caractère religieux de la révolution anglaise. Et n'oublions pas les USA et la place de la religion dans cet état fabriqué littéralement par des fondamentalistes religieux. On trouve toujours « In God we trust » sur les dollars. Bref nous sommes ici confrontés à une évolution spécifique à ces régions, mais dont l'origine de l'évolution est commune à tous les pays du monde, celle de l'effondrement des croyances traditionnelles.
Le dieu de la guerre israélo-américain
L'évolution israélienne est assez différente. Tout d'abord, rappelons qu'Israël est un état formé de colons. Les populations sont en grande partie des importations d'autres régions du monde en particulier d'Europe de l'Est. Les juifs d'origine russe par exemple représentent tout de même plus d'un million d'individus sur une population de 7 millions. Mais la véritable différence en Israël est entre les laïcs et les orthodoxes. La différence est énorme en particulier en termes de natalité . En effet, si Israël a une natalité hors norme pour un pays avancé avec presque 2,9 enfants par femme, cela cache une véritable coupure entre les deux groupes. Les laïcs sont ainsi à 2 enfants par femme quand les ultra-orthodoxes sont à 6,6 ce qui est absolument énorme. Il s'agit là peut-être du terreau favorable à une guerre civile. Une guerre civile , dont l'ancien ambassadeur d'Israël Elie Barnavie parlait récemment . En effet, les laïcs et les orthodoxes ne sont simplement pas traités de la même manière. Les orthodoxes sont par exemple exemptés de service militaire. Un service militaire très long en Israël.
Plus étonnants encore, les orthodoxes peuvent se consacrer à la religion et ne pas travailler. Cela explique probablement en grande partie ce différentiel démographique. Ce sont les laïcs qui les font vivre en réalité. Alors ce système avait peut-être du sens quand les orthodoxes étaient très peu nombreux, mais maintenant ils pèsent 14% de la population. On est bien loin du poids du clergé même à son apogée en France. Cette question va devenir de plus en plus cruciale pour Israël étant donné sa situation géopolitique et économique. Ce pays peut-il continuer à avoir une population ultrareligieuse qui ne fait pas tourner le pays tout en satisfaisant ses délires messianiques de guerre qu'ils font payer au reste de la population ? On le voit ici rapidement, c'est une société qui a un grave problème interne. Et c'est là que le culte de la guerre cher à Emmanuel Todd arrive. Quoi de mieux que de taper sur les Arabes du coin pour évacuer le problème ?
Les USA suivent le même chemin qu'Israël en un sens, mais pour d'autres raisons. Les USA sont aujourd'hui une nation d'inégalité extrême. Le niveau d'inégalité a même dépassé celui du 19e siècle. On a appris récemment que 10% des ménages USA les plus aisés consommaient 50% de l'ensemble des biens consommés en valeur. C'est tout simplement sans précédent. Évidemment une société aussi inégalitaire ne peut conduire qu'à augmentation de la violence et des tensions internes. Si le Trumpisme peut apparaître comme une réaction à cette situation, les solutions qu'il emploie ne risquent pas de réduire les fractures. D'où le besoin d'une violence externe cher à Renée Girard pour expulser cette violence. Le culte de la guerre devient alors effectif comme dans le cas israélien même si les raisons peuvent diverger.
La recherche d'un bouc émissaire pour évacuer la violence interne n'a rien de nouveau en réalité. Et c'était déjà pratiqué même lorsque les religions classiques étaient au fait de leur puissance. Il est tout de même assez inquiétant de voir des sociétés censées être rationnelles s'enfermer dans ce genre de solutions illusoires. Car la guerre ne résoudra pas plus le problème entre laïc et orthodoxe en Israël que le problème entre riches et pauvres aux USA. Au contraire même, cette violence externe produit de nouveaux problèmes et aggrave les tensions internes. C'est particulièrement le cas d'Israël qui se retrouve maintenant dans une situation dramatique sur le plan économique avec en plus une soumission totale aux USA comme l'a très justement souligné Jacques Sapir dernièrement.