Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
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S'il y a un pays plein de paradoxes, c'est bien probablement l'Irlande qui est un des plus beaux exemples du genre, même si la France en a quand même pas mal aussi. Voici un pays pour qui nombre de Français ont une tendresse particulière, soit parce qu'ils aiment le fait que les Irlandais soient, quelque part, le dernier pays des Celtes ayant un peu conservé de son patrimoine jusque dans sa langue. Même si le gaélique est une langue malheureusement en déclin rapide malgré l'indépendance que le pays n'a obtenu qu'en 1937. Il faut dire que la puissance anglaise à tout fait pour détruire l'identité locale et même un génocide. Rappelons que l'Irlande est le seul pays d'Europe à avoir moins d'habitants aujourd'hui qu'en 1850. La grande famine du milieu du 19e siècle qui a en grande partie été alimenté par le dogmatisme économique libéral britannique tenait aussi du fait que le déclin démographique de l'île n'était pas pour leur déplaire. Avant même l'indépendance de l'Irlande, le nombre de locuteurs de gaélique était donc minoritaire et en forte baisse.
L'indépendance n'a pas réussi à inverser le phénomène. Sûrement aussi à cause des liens avec les USA où comme vous le savez la diaspora irlandaise a beaucoup essaimé. L'autre raison à cet attachement français est probablement aussi liée à la rivalité avec l'Angleterre. De la même manière que nos rois ont soutenu longtemps l'indépendance écossaise, il voyait d'un bon œil une Irlande indépendante du pouvoir anglais. C'est de bonne guerre si je puis dire étant donné le jeu anglais sur le continent qui consistait bien souvent à diviser les nations entre elles pour éviter la création d'une puissance continentale trop puissante. Une façon de faire dont les Américains, balourds, ont hérité, mais sans la finesse de leurs glorieux ancêtres. De fait, les Français aiment bien l'Irlande, je pense, et peuvent se poser des questions quant aux changements qui interviennent dans ce petit pays encore divisé puisque l'Irlande du Nord reste pour l'instant dans la Grande-Bretagne.
La prospérité irlandaise
Si la crise de 2008-2010 a fait beaucoup de dégâts en Irlande, le pays s'en est remis depuis affichant des niveaux de vie les plus élevés de la planète. Un coup d'œil sur le graphique comparant les niveaux de vie entre les pays montre que l'Irlande surclasse largement tous les pays d'Europe et les USA. Et je parle bien ici en parité de pouvoir d'achat c'est-à-dire en prenant en compte l'inflation . Mais il serait cependant très déplacé comme le font certains libéraux de parler de modèle économique irlandais. Car le modèle irlandais, qui est d'ailleurs totalement assumé n'est pas un modèle, mais une méthode de pillage, littéralement. L'Irlande octroie en effet un statut particulier aux étrangers aisés qui peuvent bénéficier très facilement de la très faible fiscalité irlandaise. Ainsi les multinationales en particulier américaines qui en plus bénéficient du lien culturel avec les USA peuvent avoir une en ristourne en ne payant que 12,5% d'impôt sur les bénéfices, contre 33% en France par exemple.
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Ce système de piratage qui ne soulève presque aucune protestation en France et en Europe n'a par contre pas vraiment plu à Trump. En effet, l'Irlande qui en réalité ne produit pas grand-chose représente pourtant un énorme déficit commercial pour les USA. C'est le cas particulièrement des produits pharmaceutiques. On peut décrire l'économie irlandaise comme un hub d'exportation pour les produits qui vont d'Europe vers les USA. Rien n'est produit en Irlande, les ports irlandais sont d'ailleurs minuscules. Mais les grandes entreprises se localisent en Irlande pour échapper aux impôts que ce soit en Europe ou aux USA. On peut dès lors décrire le modèle économique irlandais comme un commerce de piratage moderne, l'évasion fiscale ayant remplacé les pillages de navire de l'époque, et les razzias. Vous comprenez dès lors qu'on ne peut pas parler de modèle irlandais. Un modèle supposerait que la méthode soit exportable, ce qui n'est pas le cas.
Si tous les pays de l'UE s'alignaient sur la fiscalité de l'Irlande, son modèle s'effondrerait sans pour autant donner de la croissance au reste du continent. Cela entraînerait des difficultés dans tous les pays à cause du manque à gagner fiscal. Et rappelons que si ce modèle fonctionne pour l'instant c'est aussi parce que l'Irlande est un petit pays de seulement 5 millions d'habitants. Je ne vois pas comme des pays bien plus peuplés pourraient vivre de la même manière. Le pillage a ses limites. Une limite qui d'ailleurs pourrait arriver même pour l'Irlande puisque le pays est dans le viseur de Donald Trump et des USA. Ces derniers cherchant à relocaliser les productions chez eux vont frapper de plus en plus durement les industriels pharmaceutiques qui ont pourtant fait en partie la prospérité de l'Irlande.
Nous en venons donc au contrecoup de ce modèle qui pourrait d'ailleurs vivre ses dernières heures au moment où la mondialisation vacille et alors que l'UE libérale s'enfonce dans un déclin qui semble irréversible sous les coups des nations interventionnistes comme la Chine ou les USA. La prospérité qui peut sembler formidable a quand même en elle-même produit des effets dont on peut discuter largement le caractère positif. Ainsi le premier effet fut la bulle immobilière. Si celle-ci semble s'être corrigée après la crise de 2008, elle s'est vite remise sur pied. En effet, le prix de l'immobilier en Irlande est désormais supérieur à celui qu'il avait atteint à l'aube de la crise des subprimes. Le problème c'est que les salaires n'ont pas forcément suivi et que les prix sont beaucoup trop élevés pour une grande partie des Irlandais. En définitive, la stratégie qui consiste à attirer de riches étrangers pour qu'ils s'installent chez vous revient un peu à organiser sa propre colonisation lorsque cela atteint des proportions importantes comme c'est le cas en Irlande. Nous le savons nous-mêmes en France puisque bien souvent certaines villes touristiques et attractives sont littéralement vidées de leurs habitants d'origine comme c'est le cas de Saint-Tropez.
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C'est la même chose avec le modèle irlandais. Vous attirez des riches, du coup le prix de l'immobilier s'aligne sur le train de vie des nouveaux venus et rapidement le reste suit ainsi que le prix de services. Le résultat c'est que la grande prospérité de la nouvelle Irlande a rendu l'accès au logement hors de prix. L'effet secondaire de ce modèle est donc l'effondrement familial et l'effondrement des naissances. Le pays qui avait encore en 2010 une natalité de deux enfants par femme connaît maintenant un niveau de 1.6, bien en dessous du seuil de renouvellement. L'Irlande dont la seule force pendant longtemps fut sa vitalité démographique a donc perdu son avantage le plus précieux, tout ça pour organiser un modèle de croissance dont la durabilité est à mon avis très douteuse. L'autre effet de ces explosions de prix c'est bien évidemment le changement de culture local, ainsi les pubs qui étaient un peu le cœur de la tradition irlandaise comme les cafés en France s'éteignent. Enfin, globalisation oblige, l'Irlande goûte maintenant aux joies de l'immigration de masse alors qu'elle fut longtemps épargnée grâce en partie à sa natalité d'ailleurs.
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En effet depuis quelques années l'on voit des affaires d'émeutes et de colères contre l'immigration en Irlande se multiplier. Ce n'est pas que les Irlandais soient particulièrement violents contre les étrangers, mais le pays fait face à une immigration de très grande ampleur. En 2024 c'est ainsi 142 000 personnes qui se sont installées en Irlande. On parle d'un pays de seulement 5 millions d'habitants, cela fait 3% de la population en immigrés en plus sur une seule année, l'équivalent de 2,04 millions d'immigrés en une année en France. Pour un pays qui en plus n'a jamais été un pays d'immigration, mais d'émigration, la pilule est un peu grosse à avaler. Bref l'Irlande nous montre ici que la prospérité à tout prix n'est pas forcément une bonne chose. Mieux vaut peut-être vivre plus pauvrement et maintenir des équilibres démographique et culturel à long terme. Surtout si le modèle en question est fragile, pouvant s'effondrer rapidement face à des chocs externes produits par des changements brutaux dans l'organisation économique mondiale comme c'est le cas à l'heure actuelle.