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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 17:24

 francais-demondialisation.jpgJe reprends ici la formule de Jacques Sapir qui avait qualifié l'idéologie des gens de gauche pro-libre-échange d'internationalisme des imbéciles. C'est en effet ce que l'on peut penser des deux textes sortis récemment, textes qui unissent étrangement un intellectuel de gauche et un néo-libéral à l'esprit étriqué. Tous les deux attaquent le protectionnisme de la même manière en minimisant les effets des délocalisations sur les pertes d'emploi. Les deux auteurs en question sont Pierre Larrouturou qui joue le rôle de l'homme de gauche qui, même bien intentionné, est un peu naïf et malhonnête dans sa démonstration, et dans le rôle du cryptolibéral Georges Kaplan. J'emploie le terme de cryptolibéral puisque les vieux libéraux n'ont eu de cesse de qualifier de crypto leurs opposants communistes durant toute la période de la fin de la guerre froide et de l'effondrement du bloc soviétique. Puisque c'est au tour de l'idéologie libérale et mondialiste de s'effondrer, je pense qu'il est juste de qualifier leur idéologie avec les mêmes termes.  Ces deux personnes aux idées en apparence diamétralement opposée se retrouvent donc dans le même camp dès qu'il s'agit du libre commerce entre pays.  

 

En réalité, cela montre bien les sources communes entre le marxisme et le libéralisme qui découle tous les deux du même moule utilitaristes et internationalistes. Leurs objectifs ne diffèrent guère, c'est seulement leurs moyens qui changent. Le marxisme pensant que le meilleur moyen d'améliorer la vie des hommes passe par la révolution internationale et prolétarienne, l'unification du genre humain par la prise de conscience des couches populaires. C'est une pensée qui réduit l'humanité à sa dimension collective. À l'inverse, le libéral, lui, pense que le meilleur moyen d'améliorer l'humanité est de laissez-faire les individus. Et d'éliminer toute tendance collective, qui forcément nuira à l'optimum du marché libre et non faussé. Mais là aussi les nations sont niées, elles sont considérées comme des choses du passé à abattre. La vérité c'est que l'homme est à la fois collectif et individuel. Il est comme la lumière qui est à la fois corpuscule et onde, il y a deux aspects dans sa nature. Vouloir réduire l'humanité à une seule de ses dimensions, c'est assurément se tromper totalement et construire des sociétés incapables de fonctionner comme l'a montré le destin de l'URSS ou celui de l'occident actuel. Je caricature leurs positions ici pour forcer le trait, mais le fond des choses est que ces deux idéologies partagent en quelque sorte un même dessein né de la philosophie des lumières, mais dont nous voyons aujourd'hui les limites et le danger. Car non seulement leurs moyens ne mènent pas à la fin désirée. C'est-à-dire que bien loin d'améliorer les choses ces idéologies transforment les sociétés en cauchemar. Mais qu'en plus l'on peut se demander si la fin désirée est si souhaitable que cela. Est-il en effet de l'intérêt de l'humanité de s'unifier? Est-ce que nous serions plus riches, au sens noble du terme, si tous les humains parlaient la même langue, avaient la même culture et les mêmes façons de penser. Car c'est bien vers cette destinée là que veulent nous mener les internationalistes libéraux ou marxistes. Quelques parts on sent dans ces idéologies les derniers restes de l'universalisme chrétien voulant s'étendre partout sur terre et ne laisser aucune terre païenne.

 

À titre personnel je pense que la diversité est au contraire une nécessité du vivant. Le fait de vouloir uniformiser, de vouloir standardiser, et de vouloir faire en sorte que toutes les civilisations vivent dans un même socle civilisationnel marchand ou collectiviste, est en réalité un crime contre nature. C'est le plus sûr moyen de détruire cet organisme qu'est l'humanité, car c'est la diversité qui permet la résistance sur une longue période historique. De la même manière que les espèces surspécialisées finissent par disparaitre en cas de changement de paradigme écologique, la monocivilisation entrainerait l'humanité vers l'extinction si le chemin emprunté par elle était mauvais. En un sens, les libéraux et les marxistes sont profondément impérialistes, ils veulent imposer au monde entier le même mode de vie. Un mode de vie s'appuyant sur le progrès technique et la façon de vivre occidentale qu'il juge comme étant le seul qui vaille, pensant ainsi qu'il y aurait un sens à l'histoire qui nous mènerait vers une société unique. La vérité c'est que l'histoire n'a aucun sens et que nos lointains descendants pourraient tout aussi bien vivre dans de nouvelles sociétés agraires et peu avancées techniquement parlant. Dans le cas des libéraux cette volonté d'imposer un modèle unique de développement et d'organisation économiques est d'ailleurs en contradiction avec l'idée de liberté. Mais il est vrai aussi que les libéraux sont persuadés que l'homme se fait tout seul et qu'il est mû de la même manière, quel que soit son substrat culturel de base. Il n'est mû que par son intérêt économique propre et aura donc naturellement tendance à adorer la société libérale et ses principes "émancipateurs". Il se pourrait cependant que l'effondrement de l'occident et la montée d'autres civilisations peu attachées aux libertés individuelles finissent par ternir quelque peu les ambitions libérales et la croyance en l'homme autodéterminé.

 

Le libre-échange est responsable de l'essentiel du chômage dans les pays développés

 

Pour en revenir aux deux textes que je critique vous pouvez les trouver à ces adresses:

 

Pierre Larrouturou: "Oublions la croissance"

Georges Kaplan: "Les fadaises de la désindustrialisation"

 

Rien que les titres sont déjà annonciateurs des propos tenus. Commençons par une remarque. Il n'y a aucune réflexion systémique dans les analyses de Larrouturou et dans ceux de Kaplan. On voit dans la simplification extrême des arguments le fait que ces deux personnes n'ont pas réellement pensé à la question du libre-échange et aux implications macro-économiques qu'elles entrainent. C'est notablement vrai pour Larrouturou qui a pourtant des réflexions intelligentes sur d'autres questions. Nous avons ici affaire aux mêmes types de réactions épidermiques que celles que nous avez réservé le conseil scientifique d'ATTAC sur le concept de démondialisation et dont nous avions parlé ici même.  C'est une réaction de chien de Pavlov littéralement automatique et n'entrainant qu'un amoncellement d'idées reçues répétées jusqu'à plus soif depuis trente ans. De la part d'un libéral comme Kaplan ce n'est guère étonnant. Ça l'est beaucoup plus pour un homme comme Larrouturou qui par ailleurs réclame une transformation des gains de productivité en réduction de temps de travail plutôt qu'en augmentation de salaire. Ce qui est assez subversif dans le contexte actuel. Je mets donc sa réaction plutôt sur le dos de son internationalisme mal compris que sur une réflexion mal intentionnée. Je n'en dirai pas autant de Kaplan qui prend fait et cause pour la rente, cela se ressent dans ses multiples textes sur Causeur qui l'oppose souvent à mon collègue blogueur Laurent Pinsolle.

 

L'erreur fatale de nos deux critiques provient essentiellement de leur obstination à ne voir la cause des pertes d'emplois industriels que dans le progrès technique. J'avais expliqué dans ce texte en quoi il était absurde d'accuser les gains de productivité dans les pertes d'emplois. La vérité c'est que les gains de productivité dans l'industrie ont fortement ralenti si on les compare aux chiffres de la période des trente glorieuses. À l'époque nous faisions facilement 5%  de gains de productivité moyenne par an. Or c'est une période ou nous créions près de 50000 emplois industriels par an. En reprenant l'un, des célèbres graphiques de Maurice Allais, on voit bien où se situe la rupture:

emploi-dans-l-industrie.jpg

Elle se situe en 1973-74, date à laquelle, commence la rupture avec la politique de préférence communautaire. Une période durant laquelle sera imposé l'ignoble système du change flottant. L'excuse des gains de productivité ne tient pas, d'ailleurs au risque de surprendre, l'industrie a connu des gains de productivité beaucoup plus lents que l'agriculture ces 50 dernières années. Et si l'on se fit à l'indice de l'évolution des gains de productivité l'industrie aurait au contraire dû ralentir ses pertes d'emploi et non les accélérer, puisque les gains de productivité ont largement été freinés. D'ailleurs, certains pays développés ont gardé une industrie florissante en terme de proportion d'emploi. L’Allemagne, le Japon ou la Corée du Sud ne sont pas moins productifs que la France, l'emploi industriel y est pourtant largement plus fort en proportion du nombre d'emplois totaux. C'est donc que le problème de l'emploi industriel français vient d'ailleurs et que Kaplan et Larrouturou font totalement fausse route. Le graphique suivant provenant du site d'alternatives économiques nous montre l'évolution des gains de productivité et l'on voit bien un ralentissement et non une accélération qui expliquerait les pertes d'emplois dans l'industrie:

 

A261053D.gifOn voit tout de suite que cela ne colle pas avec l'analyse de nos deux hurluberlus. D'autre part, le fait que la valeur ajoutée des entreprises ait tout de même augmenté ne signifie pas que notre industrie soit en grande forme comme le sous-entend Kaplan. Il faut différencier ici le territoire national et les entreprises nationales surtout les grandes entreprises qui aujourd'hui externalisent surtout leurs profits et qui payent de moins en moins d'impôts en France. Pour résumer, on peut dire que soit l'on se fit uniquement aux gains de productivité et l'on devrait alors conclure au contraire que l'emploi dans l'industrie aurait dû stagner ou augmenter puisque la consommation, elle, a continué à augmenter pendant que les gains de productivité ralentissaient leur rythme de croissance. Soit en conclure qu'en aucun cas les gains de productivité ne peuvent expliquer la baisse de l'emploi dans les secteurs industriels. Et cela même en prenant en compte les externalisations au sein même de la société française.

 

 

Mais il y a un indicateur plus efficace encore pour invalider cette théorie. C'est celui de la balance des paiements. Comment se fait-il que la France ou les USA connaissent des déficits commerciaux croissants si leurs industries sont toujours en pleine forme? Pourquoi un pays qui produit des biens et qui connait des gains de productivité mirifiques se retrouverait-il avec des déficits commerciaux? C'est d'autant plus curieux dans le cas de la France que la croissance française est faible depuis plus de trente ans et que le chômage endémique aurait dû au contraire entrainer une tendance structurelle à l'excédent commercial. Ce qui traduit l'état dramatique de la production française au contraire des propos de Kaplan ou Larrouturou.

 

commerc-france.png

 

Les illusions comptables

 

On touche là à l'un des gros points noirs de la "science" économique qui confond la réalité des choses avec la valeur marchande, et les implications qu'entraine la réduction de la réalité économique à sa mesure monétaire. J'en avais déjà parlé précédemment, mais la mesure même de la productivité telle que la pratiquent les économistes est des plus discutable. En effet, une bonne part des gains de productivité apparents résultent souvent des importations qui sont incluses dans le calcul du PIB et qui font croitre aussi la richesse comptable d'un pays. L'exemple le plus parlant de ce point de vue est le cas des USA. Officiellement, ce pays est hautement productif, mais sa balance commerciale est hautement déficitaire. Ce n'est pas logique. La plupart des produits consommés aux USA n'y sont en réalité pas fabriquée ce qui veut dire que la hausse de la richesse du pays est essentiellement une illusion comptable. Une illusion qui vaut tant que le dollar reste à sa valeur et que le monde ne s'aperçoit pas de la réalité économique du pays. À savoir que les USA ne sont riches que par convention. Que demain l'on permette au Nigéria de maintenir sa monnaie stable avec un déficit commercial de 800milliards de dollars par an et le Nigéria aussi affichera des gains de productivité avantageux avec un système financier hautement « productif ». Vous n'aurez rien dans vos magasins provenant du Nigéria, l'industrie y sera toujours inexistante, mais d'un point de vue comptable, le pays sera productif.

 

En réalité, la notion de productivité ne devrait pas sortir des usines, elle n'a aucun sens lorsque l'on compare des pays. Le Luxembourg qui affiche le niveau de vie le plus élevé de la planète est-il productif? Vous achetez souvent des produits fabriqués au Luxembourg? Non. C’est juste un parasite fiscal qui vit sur le dos des nations qui l'entourent. Par contre des produits chinois il y en a partout. La Chine est devenue le premier producteur dans la quasi-totalité des grands produits de consommation et cela se traduit aussi dans sa balance commerciale. Ses gains de productivité à elles sont réels, ils ne proviennent pas d'un truchement comptable. L'on peut dès lors affirmer que ce n'est pas parce que les entreprises industrielles françaises ont des valeurs ajoutées qui augmentent ou des gains de productivité que le pays ne se désindustrialise pas. Une bonne part des gains de productivité que nous connaissons provenant des produits chinois qui sont ensuite revendus en France et qui nourrissent les multiples intermédiaires et les supermarchés. La nature des gains de productivité en France a changé dès le moment où nous avons abandonné l'idée de réguler nos échanges commerciaux et que nos industries se sont mises à créer plus d'emplois à l'étranger qu'en France pour abreuver le marché français de produits fabriqués par de nouveaux esclaves. En attendant, la France produit de moins en moins les biens qu'elle consomme jusqu'au jour ou sa monnaie sera brutalement mise au niveau de sa production réelle. Ce jour-là j'aimerai voir la tête de monsieur Kaplan quand tous les produits qu'il consomme verront leur prix multiplier subitement par 5 ou 6. Pour parler de productivité, il vaudrait mieux parler de volumes de biens échangés, mais là on serait effrayé par le déséquilibre entre l'occident et l'Asie. Cela pousserait Kaplan comme beaucoup d'autres occidentalocentristes à réaliser que le centre du monde a déjà changé de place, mais que les acteurs ne s'en sont pas encore rendu compte.

 

Enfin, parlons d'un denier point pour contredire Larrouturou. Cette économiste n'a de cesse de se référer à Keynes et c'est très bien. Il a pleinement conscience que c'est l'inadéquation entre l'offre et la demande qui produit le chômage et que cette inadéquation est le produit naturel du laissez-faire. Cependant au lieu de prôner des politiques de relance il préfère la baisse du temps de travail pour absorber les gains de productivités. C'est un choix tout à fait raisonnable si l'on se place du point de vue des limites de notre écosystème. Cependant, Larrouturou ne parle pas des déséquilibres des échanges entre l'Asie et l'occident. Il feint d'ignorer que les plans de relance sont absorbés par les pays exportateurs, mais il en irait de même en cas de réduction du temps de travail. En effet que vous augmentiez les salaires pour accroitre la consommation et ainsi créé des emplois ou que vous diminuiez le temps de travail, cela accroit le coût du travail. Cela aggravera donc mécaniquement les déficits extérieurs et réduira en réalité la quantité d'emploi disponible. Si l'on ne s'attèle pas à faire du protectionnisme sous une forme ou sous une autre. Toute politique de relance est condamnée à finir absorbée par les nouvelles puissances industrielles. Les propositions de Larrouturou ne seraient valables que dans le cadre d'un monde uniforme où la productivité serait la même partout et où il n'y aurait pas de nations mercantilistes visant à tirer leur croissance uniquement par l'excédent commercial, nous ne vivons pas dans un tel monde. Et je rappellerai à Larrouturou au passage que Keynes était un partisan de la régulation des échanges commerciaux et un partisan du protectionnisme visant l'équilibre extérieur.

 

 

 

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Published by Yann - dans politique
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commentaires

francois narlier 17/11/2011 12:05



Dommage que vous oubliez que l'essentiel du déficit commercial, en niveau et en dynamique depuis dix ans, provient de la facture energie. Une fois que vous aurez un peu analysé et compris cela
vous allez peut être expliquer une bonne partie des prétentendus paradoxes que vous soulevez.Mais j'oubliais, je suis un pauvre internationaliste imbécile ...donc probablement moins intelligent
que ceux qui vont sauver la planête par un coup de pouce sur le tarif douanier.



RST 18/08/2011 16:25







albert 17/08/2011 13:18



vous écrivez "En effet que vous augmentiez les salaires pour accroitre la consommation et ainsi créé des emplois ou que vous diminuiez le temps de travail, cela accroit le coût du travail." Or
Larrouturou propose de financer la réduction du temps de travail par des exonérations de charges sociales (qui seraient financées in fine par la baisse du chômage qui résulterait de la réduction
du temps de travail). Donc sans impact sur la compétitivité des entreprises.



albert 17/08/2011 13:10



Larrouturou a pourtant plaidé pour un certain protectionnisme :


http://prioriteagauche.typepad.fr/weblog/2008/12/le-bon-et-le-mauvais-protectionnisme-par-pierre-larrouturou.html



Emmanuel B 16/08/2011 21:43



Je pense que c'est vrai d'une manière assez générale. Il ne s'agit pas tant de pointer des parcours "renégats" que de relever une même matrice intellectuelle : impérialisme idéologique du
déterminisme économique et refus de considérer la réalité dans sa diversité au nom d'un sens de l'histoire déjà tracé. Avec pour conséquence, une tendance très nette à refuser d'envisager les
obstacles qui se présentent en travers des belles perspectives théoriques.


Pour revenir à des parcours individuels, on peut aussi se souvenir que nombre de néo-conservateurs américains sont issus du mouvement trotskiste.


Le sel de l'histoire est que Karl Marx, un auteur où il y a malgré tout bien des choses à prendre, redevient d'actualité avec sa théorie d'une inéluctable crise finale du capitalisme...
Perspective que tout l'effort d'encadrement et de régulation du système capitaliste, notamment après 1945, semblait avoir rendu complètement caduque.