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Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.

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L'occident victime d'un choc de réalité ?

 

Emmanuel Todd a décidément toujours autant le sens de la formule. Ce dernier a réussi à donner un court interview sur le figaro. Comme vous le savez, Todd s'était fait assez discret depuis le début de la guerre en Ukraine. Préférant s'exiler au Japon où le débat public est beaucoup moins hystérique en général surtout par rapport à la France d'Emmanuel Macron qui cumule les crises à répétitions et dont la bourgeoisie d'affaires a complètement largué les amarres avec l'intérêt national. Et il a eu cette formule extrêmement intéressante pour éclairer notre présent : « Cette guerre est un test de vérité sur le néolibéralisme » . Il parle notamment de la question du PIB et de son sens quand des pays ne sont même plus capables de fabriquer de vulgaire masque en tissu comme on a pu le voir pendant la crise du COVID. Or dans une guerre, c'est bien les capacités de production réelle qui comptent et non la valeur marchande des produits que vous avez. J'ai montré il y a peu de temps les problèmes que recèle la mesure de la productivité du travail chez les économistes. Mais il s'agit d'un problème général de mesure de la réalité économique par des instruments macroéconomiques souvent inadaptés et pensés à des époques où le fonctionnement des économies était passablement différent.

 

La question de la valeur du PIB est un exemple qui est souvent pris pour montrer les limites de la mesure économique. Cet instrument inclut les services et l’industrie dans un maelstrom pour sortir un chiffre simple censé résumer la santé d'une économie. Tant que le PIB s’accroît, tout est formidable, qu'il baisse et c'est la catastrophe. Mais est-ce que la nature de ce qui fait mouvoir le PIB n'est pas plus import finalement que la variation du PIB en lui-même ? Est-ce qu'une économie comme la France qui a fait croître son PIB par l'endettement extérieur avec des bulles immobilières et des activités de services est une bonne économie ? Avec pour corollaire l'accroissement phénoménal du déficit extérieur qui finira par pousser, le PIB soit à la cure d'austérité à la grecque, soit à l'inflation soit à la répudiation de dette, ou un peu de tout ça à la fois. On le voit, la nature de la composition de votre PIB est au moins aussi importante si ce n'est plus que sa croissance. La France et la plupart des pays d'occidents qui ont négligé la production de bien depuis 40 ans se retrouvent désormais très dépourvus alors que la Chine commence à ne plus avoir besoin de nous pour sa croissance et sa technologie. Car ne nous y trompons pas, même en prenant en compte le différentiel monétaire par l'usage des PPA (parité de pouvoir d'achat), notre PIB c'est surtout une grosse part de produits revendus chez nous, mais fabriqués ailleurs. L'essentiel de la valeur qu'un smartphone va produire se verra comptablement dans le PIB du pays de la vente. Mais cela crée un déficit qu'il faudra combler un jour. Et si par malheur (comme dans le cas d'une guerre) vous ne pouvez plus importer, vous avez un énorme problème. Un problème bien moindre chez celui qui produit, car lui il lui suffit d'augmenter la demande intérieure pour compenser les baisses des exportations. C'est exactement ce qui se produit aujourd'hui avec une Chine et une Asie qui vont petit à petit se recentrer sur leurs énormes marchés intérieurs et laisser flamber l'inflation chez les Occidentaux devenus inutiles.

 

C'est que l'on a un peu oublié les leçons du passé. La forte croissance d'après-guerre n'était pas juste le résultat d'une reprise après une terrible guerre. Elle fut surtout le produit d'un changement de paradigme et de l'abandon total du laissez-faire libéral que ce soit en Europe ou aux USA. Nos dirigeants d'alors qui avaient vu les nécessités pratiques de la production pour répondre aux besoins de la guerre avaient alors articulé ce que l'on nommera plus tard l'économie monétaire de production. Il y avait un lien étroit entre la monnaie, la production et la souveraineté nationale. Les trente glorieuses c'est avant tout ce type d'organisation qui l'avait permis. On produit nationalement les biens dont la population a besoin, et les salaires distribués permettent de consommer ce qui est produit. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de marché ou de concurrence, la France de De Gaulle n'était pas communiste. Mais par contre, elle était largement autosuffisante sur une grande partie des biens consommés. Dans ce cadre-là, la notion de PIB avait du sens, parce que les services entraient dans le cadre d'une économie régulée qui équilibrait ses comptes extérieurs et marchait surtout grâce à la demande interne.

 

Mais à partir du moment où l'on a décidé arbitrairement sous Giscard d'ouvrir les frontières et de délocaliser une partie croissante de l'appareil de production, nous avons abandonné ce système monétaire de production d'une économie régulée. La sagesse aurait alors voulu que nous abandonnions aussi les outils statistiques qui allaient avec, mais il n'en fut rien. La grande illusion qui a frappé l'occident vient de ce changement de paradigme couplé à un conservatisme dans la manière de mesurer l'économie réelle. Loin de s'être formidablement enrichi, les occidentaux vont s'apercevoir bientôt que fermer des usines et importer tout ce que vous fabriquiez autrefois n'était pas une si bonne idée que ça. Et que délocaliser fortement pour permettre à une toute petite partie de la population de s'enrichir grâce au commerce lointain, aura probablement durablement abîmé nos sociétés qui ne s'en remettront peut-être jamais ? Car ce genre d'erreur historique n'a rien de nouveau . D'autres régions du monde par le passé ont négligé leur production au point de mettre à terre leur propre société. Ce fut par exemple le cas du célèbre Empire ottoman. Avant le 19e siècle, il était redouté et puissant et avait un artisanat très développé. L'Empire ottoman aurait très bien pu suivre la voie de l'industrialisation que les autres puissances d'alors avaient prise en particulier l'Empire britannique. Cependant, les sultans considéraient le commerce comme quantité négligeable. Les Ottomans étaient ainsi devenus l'empire préféré des libéraux jugeant que leur absence d'intervention dans l'économie était formidable. On connaît la suite. Cet empire au début du 20e siècle devint l'homme malade de l'Europe. Et la cause profonde fut l'absence d'intervention économique et le laissez-faire qui les caractérisaient.

 

L'occident et l'UE connaissent aujourd'hui le même sort. Et je tiens à faire remarquer que l'Empire ottoman n'y a à pas survécu et que cette région du monde reste encore aujourd'hui assez pauvre. Surtout si on la compare à ce qu'elle fut pendant des siècles. De là à penser qu'il s'agit là très probablement de notre futur, il n'y a qu'un pas. La financiarisation et l'explosion des services ont en quelque sorte camouflé pendant ces dernières décennies la grave dégénérescence que connaissaient nos tissus économiques. Sans ces artifices la population aurait immédiatement mis fin à l'expérience néolibérale à cause de la baisse du niveau de vie et du chômage massif. Mais l'endettement, le rôle du dollar et les besoins de certaines puissances en voie de développement comme la Chine ont permis à ce modèle de perdurer suffisamment longtemps pour mettre à bas l'occident. Nous arrivons aujourd’hui à la fin de ce processus et l'on va voir en pratique comme le dit Todd ce que valait vraiment le néolibéralisme, c'est à dire pas grand-chose en réalité.

 

La Chine écrase tout le monde dans l'industrie.

 

La valeur d'usage et la valeur marchande

 

 

Pour finir avec ce sujet je reviens rapidement sur une notion qui a trop longtemps été oubliée et qui avait pourtant son importance à l'époque des précurseurs du libéralisme économique, les physiocrates. Si les physiocrates partageaient avec leurs successeurs leurs illusions de la marche naturelle du monde qu'on laisserait voguer pour le plus grand intérêt de tous. Rappelons tous de même qu'ils vivaient à une époque où la démocratie n'existait pratiquement pas et qu'ils développèrent leurs idées dans des sociétés monarchiques fortement cloisonnées en caste. Il était tout à fait normal qu'à l'époque les intellectuels soient en lutte contre l'arbitraire du monarque. Critiquer le libéralisme économique n'est pas pour autant considérer que toute lutte pour une certaine liberté est veine, ou dénué de sens. À cette époque-là en occident ces luttes étaient tout à fait légitimes. Les physiocrates donc s'ils étaient apôtres du laissez-faire face aux excès du mercantilisme d'alors, en particulier celui d'un certain Jean-Baptiste Colbert, ils avaient aussi fait une distinction subtile et importante entre la valeur marchande et la valeur d'usage.

 

Oublié aujourd'hui l'on conviendra peut-être qu'il faudrait dans nos outils macroéconomiques en réévaluer l'importance. Car si le marché valorise de façon souvent excessive par ses bulles spéculatives la valeur marchande. Il tend aussi à négliger ce qui a pourtant une grande valeur d'usage. Rappelons ici rapidement la distinction. Un diamant a une forte valeur marchande, mais une faible valeur d'usage, alors que l'air que nous respirons a une valeur marchande nulle, mais une valeur d'usage infinie puisque sans lui nous mourrons. Comme le disait Rousseau qui était justement physiocrate, les arts sont en valeur inverse de leur utilité, de sorte que les plus essentiels viennent à être les plus négligés. Cela ne vous rappelle rien dans la France ou les USA actuels ? L'on paie des gens des millions pour taper dans des ballons, mais l'on se refuse à payer correctement des infirmières ou des enseignants. Des gamins gagnent des millions du YouTube ou twitch, mais nos fermiers croulent sous les dettes et ne s'en sortent plus économiquement. C'est bien le résultat du marché qui valorise l'inutile et néglige l'essentiel jusqu'à pousser la société vers l'effondrement général. Le libre-échange y est pour beaucoup dans cette situation, mais ne nous leurrons pas, il s'agit aussi du résultat d'une société entièrement organisée autour de la valorisation unique de la marchandise produite par la concurrence et le marché. Une société saine ne peut laisser à la seule valorisation marchande le soin de tout organiser dans la vie publique. Sous peine de se retrouver sans médicaments parce que ce n'est pas assez rentable contrairement aux smartphones ou aux paris sportifs. Si le marché a sa place dans la société, il ne peut l'organiser dans son entièreté.

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