Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.
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La question du dollar revient aujourd'hui dans l'actualité même si elle a en réalité toujours été présente dans le fond des esprits aux USA. En effet, le statut particulier du dollar explique bien souvent en grande partie le comportement des élites américaines en matière économique et géopolitique depuis les années 70. J'ai moi-même souvent parlé de cette question, car elle conditionne en grande partie le fonctionnement actuel de l'économie mondiale. L'actualité remet donc cette question du statut du dollar et de sa valeur avec l'évolution récente de l'actualité. D'ailleurs, on constate depuis l'arrivée de Donald Trump une accélération de l'abandon du dollar en termes de réserve monétaire, et dans le même temps une explosion du prix des métaux précieux. L'or bien évidemment qui atteint des sommets, mais aussi l'argent ou encore plus récemment le platine. Si ces métaux ont bien évidemment des cours qui sont aussi influencés par l'utilisation commerciale, et industrielle, l'explosion récente s'explique bien plus par une montée de l'anxiété chez les détenteurs de capitaux qui font moins confiance aux titres de dette ou aux monnaies nationales.
On retrouve également une course très importante à l'accumulation de réserve d'or chez les grandes banques centrales en premier lieu, celle de la Chine. Cette augmentation du stockage des métaux précieux est bien évidemment avant tout le résultat d'une grande incertitude quant à l'avenir proche. La peur d'un effondrement monétaire et bancaire pousse les épargnants à stocker des choses plus tangibles que des actions ou des titres de dette d'état. L'autre information récente d'une grande importance est le changement contraint du comportement de la banque centrale du Japon. Car ce pays a pendant plus de deux décennies maintenu des taux très bas sur ses obligations d'état . Les taux étaient même tombés à zéro pendant quelques années. Signe d'une économie en plein marasme avec une inflation pratiquement nulle. Les effets de ces politiques à très bas taux dans un monde où les capitaux peuvent se déplacer librement furent assez déstabilisant pour l'économie mondiale. En effet, tout un commerce s'est déployé sur l'emprunt au Japon. En effet, si vous pouvez emprunter à taux zéro et prêter à des taux légèrement plus élevés ailleurs, comme par exemple aux USA, vous pouviez gagner beaucoup d'argent en ne faisant en réalité strictement rien.
Ce mécanisme a en partie financé la croissance par l'endettement américain ces 30 dernières années. C'est d'ailleurs ce qui explique que le Japon soit le plus gros détenteur de dette américaine à l'heure actuelle, la Chine ayant massivement réduit ses parts depuis 2014. La remontée des taux d'intérêt au Japon est donc un mécanisme qui pourrait largement entamer la situation américaine. Les USA dont le premier poste budgétaire vient de devenir les intérêts de la dette risquent d'aggraver la situation puisqu'ils vont devoir augmenter les taux pour que les détenteurs d'OAT américain ne vendent pas les leurs pour en acheter d'autres, plus rémunérateurs. Ce qui pourrait déclencher une spirale de surendettement pour les USA. Car la menace de l'effondrement monétaire plane sur la tête des USA, et ce depuis longtemps , même si jusque là l'armée et le softpower américains avaient permis de maintenir le système à flot. Rappelons au passage que les USA ont une balance des paiements qui est en permanence déficitaire. Ce n'est pas du tout le cas de la France par exemple que l'on présente sans cesse pour un pays en faillite.
À cette question de la possession de la dette extérieure américaine s'ajoute bien évidemment celle de l'utilisation du dollar dans les échanges internationaux et sur le marché des matières premières. Restons clairs, même s'il y a un déclin réel de l'utilisation du dollar dans les échanges internationaux, cette monnaie reste pour l'instant encore dominante avec 57% de part de marché. On était quand même à 70% au début des années 2000. On peut raisonnablement penser que le but de Trump n'était pas tant de s'accaparer des matières premières pour les besoins de l'industrie USA, que de maintenir à tout prix l'utilisation des dollars dans les transactions internationales des matières premières. Car il s'agit là de l'autre pilier du maintien des déficits commerciaux américain. En effet grâce à cet usage massif du dollar la valeur de cette monnaie ne dépend plus tellement de la réalité de l'économie américaine. En temps normal, un pays qui croule sous les déficits de la balance commerciale, et surtout de la balance des paiements qui inclue les services et la finance, produirait un effondrement monétaire ou au moins une baisse rapide du taux de change renchérissant les importations et faisant aussi baisser le prix des exportations.
Ce rôle du dollar comme monnaie de réserve est donc à la fois un avantage immense et un énorme inconvénient à long terme, car il empêche l'économie du pays concerné d'avoir un taux de change adapté aux besoins de ses industries et de sa production. Cette réalité était déjà apparue aux yeux de Keynes qui avait vu le rôle délétère du statut de la livre sterling pour la Grande-Bretagne pendant l'entre-deux-guerres. C'est pour cela qu'il avait imaginé une solution sans état central comme le Bancor qui était une monnaie de compte internationale dont la valeur était une composition de monnaie nationale au prorata du poids économique des pays participants. Cela évitait qu'un pays ne se retrouve à devoir gérer une monnaie mondiale. Malheureusement comme vous le savez, sa solution n'a pas été utilisée après guerre et le dollar a remplacé la livre sterling. Nous visons les conséquences à long terme de ce choix inconsidéré de la part des USA, mais qui collait bien avec leur mentalité de nation « indispensable » au caractère messianique.
Alors vous allez me dire que l'actuelle dévaluation du dollar favorise la production aux USA, et en théorie c'est vrai. Cependant, l'avantage d'avoir une monnaie internationale a profondément déstructuré l'économie américaine, un peu comme l'euro a profondément déstructuré l'économie française. Car on peut faire un parallèle entre la situation américaine et française sur ce plan. L'euro permet à la France de ne pas équilibrer ses comptes extérieurs sans conséquence sur sa monnaie. C'est la même chose que pour le dollar en définitive sauf que la situation américaine est beaucoup plus ancienne et qu'ils sont donc allés encore plus loin dans la destruction de l'économie productive. Leur économie tourne uniquement aux services. Le poids des emplois médicaux dans la croissance de l'emploi et dans la croissance économique est par exemple grotesquement caricatural. Même sous Trump, on ne voit guère de dynamisme industriel ou de mouvement massif vers une réindustrialisation qui permettrait de résoudre la quadrature du cercle du statut du dollar et des déficits extérieurs.
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Car en réalité, c'est le statut même du dollar qui empêche la réindustrialisation. Le capital va s'investir là où cela rapporte le plus aux USA et ce n'est pas dans l'industrie que cela se passe, mais dans les mouvements spéculatifs. Que ce soit par l'inflation grotesque du prix de certains services comme dans l'éducation ou dans le soin, dans l'immobilier, ou que ce soit dans les IA et les centres de données. Produire ne rapporte pas assez en regard de ces activités totalement déconnectées en réalité des évolutions mondiale et enfermée dans un casino géant inflationniste à la limite de la chaîne de Ponzi. Même la dévaluation, ou le protectionnisme trumpien, ne rendent pas ces investissements intéressants en regard de la bulle IA, pour ne parler que de ça. Or pour que la réindustrialisation se produise, il faut aussi que les capitaux s'investissent dans le secteur industriel. Ce n'est pas juste une histoire de compétitivité externe. Comme l'a très bien dit Emmanuel Todd, le meilleur ennemi de l'industrie américaine, c'est d'abord le dollar, ou tout du moins son statut. Alors est-ce que la période que nous vivons signe vraiment la fin du statut du dollar ? La question demeure, cela fait longtemps que cette fin est prévue, mais les USA ont réussi jusqu'ici à toujours repousser l'échéance en aggravant à chaque fois leur situation en réalité. Il est en fait assez probable que la période Trump continue sur la même lancée que ses prédécesseurs. Son agressivité traduit probablement l'abandon du projet de réindustrialisation du pays et une nouvelle fuite en avant impériale pour garantir le statut monétaire. Il faut bien admettre qu'historiquement les Empires n'ont jamais vraiment eu la sagesse d'arrêter et de revenir en arrière avant qu'il ne soit trop tard.