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Blog parlant d'économie vue sous une orientation souverainiste et protectionniste.

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La fin du mirage allemand

 

 

Depuis une vingtaine d'années, en fait depuis la mise en place de l'euro, l'Allemagne a semblé redevenir une très grande puissance économique. À mon sens cette montée fut essentiellement une illusion d'optique produite par les effets catastrophiques de l'euro sur les pays du sud que ce soit sur la France ou sur l'Italie. L'Allemagne n'allait pas bien dans l'euro, elle allait surtout moins mal que ses voisins, car elle était plutôt bénéficiaire de la monnaie unique. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord comme je l'ai déjà expliqué, la zone euro favorise la spécialisation des territoires tout comme les unifications monétaires des nations l'avaient fait autrefois. Or l'Allemagne est le pays le mieux placé géographiquement grâce à ses ports et ses fleuves. Elle est au centre du commerce européen surtout depuis la chute du mur et la fin de la coupure avec les pays de l'Est. Cet avantage est structurel et il explique en partie pourquoi l'industrie européenne sous les effets de l'euro s'est concentrée autour des pays bordant le Danube par exemple.

 

 

Les marchandises pouvant être librement transportés sur tout le continent sans frontières, les endroits où les coûts des transports sont les moins élevés attirent mécaniquement les investissements industriels. Pas de chance, la France n'avait aucun avantage sur ce plan. Le second point était qu'avant même la création de l'euro l'Allemagne avait déjà l'industrie la plus puissante du continent. Cet avantage vient de loin puisque c'était déjà le cas avant-guerre. Même si l'Allemagne a été rattrapée un peu par la France et l'Italie pendant les trente glorieuses, elle a toujours gardé un certain avantage. À cela on peut y ajouter un marché intérieur nettement plus gros surtout depuis la réunification. Il faut également rappeler que l'inflation allemande a toujours été plus faible que celle de ses deux gros concurrents immédiats. Pour compenser ce différentiel, l'Italie et la France ont utilisé régulièrement des politiques de dévaluation. Ces politiques fonctionnaient très bien d'ailleurs puisque ces deux pays avaient une croissance plus forte que l'Allemagne jusqu'à l'époque du SME puis de l'euro. Évidemment la monnaie unique va casser cette possibilité et provoquer une impossibilité d'ajustement économique entre l'Allemagne et ses voisins.

 

Rappelons que l'Allemagne va également casser ses salaires dès le lendemain de la mise en place de la monnaie unique. En effet, les lois Hartz seront mises en place sous le chancelier Gerhard Schröder entre 2003 et 2005,et elles auront comme conséquence une baisse des salaires en Allemagne. Dites-vous bien que ces « réformes » ne visaient pas à concurrencer la Chine ou d'autres pays de ce type, mais bien les autres pays ayant la monnaie unique. La baisse des salaires allemands provoqués par ces réformes fut d'environ 15%, insuffisant pour rendre compétitif contre les Chinois. Par contre, c'était efficace contre des pays de niveau de vie comparable et n'ayant plus la possibilité de dévaluer comme la France et l'Italie. Le miracle allemand n'est donc pas une surprise, c'est le produit même de l'UE et de l'euro et de la stratégie mercantiliste de l'Allemagne au sein de la zone euro. Ajoutons à tout ceci le fait que l'euro reflète l'ensemble de l'économie de la zone euro. L'excédent de la zone étant plus faible que celui de l'Allemagne, il permet à celle-ci de bénéficier d'une monnaie sous-évaluée en permanence. Un avantage qui explique aussi les excédents de ce pays en dehors de la zone euro. À l'inverse des pays comme la France ou l'Italie sont très désavantagées. Les excédents récents de l'Italie ne sont malheureusement pas dus à un quelconque retour à la compétitivité de ce pays, mais simplement à l'effondrement de la demande intérieure. Une situation qui explique aussi l'état dramatique de la natalité locale. Comment faire des enfants dans un pays qui connaît de telles difficultés économiques et une stagnation du PIB sur plus de vingt ans ?

 

 

L'Allemagne est dépassée par la Chine

 

Pendant vingt ans l'Allemagne a donc chanté tout l'été ne voyant pas le danger intrinsèque de son modèle basé sur le pillage de ses voisins immédiats. Il faut dire que les élites de France ou d'Italie n'ont guère contesté ce tournant. Les élites françaises ont été particulièrement lamentables, ne défendant jamais leur intérêt national, le paroxysme étant atteint aujourd'hui avec Emmanuel Macron. L'autre facteur fut évidemment le facteur énergétique. L'Allemagne bénéficiant du gaz russe pas cher. Les délires pseudoécologistes ont accompagné cette « révolution verte » qui a surtout donné des illusions à ce pays. En effet, les panneaux solaires et les éoliennes n'ont pas rendu l'Allemagne plus écolo, mais surtout plus dépendante du gaz de Russie. Cela ne plaisait pas aux USA et vous connaissez la suite. Aujourd'hui, l'Allemagne, qui ne veut pas de nucléaire, se retrouve avec une énergie très chère et très polluante, elle a même rouvert ses mines de charbon et de lignite. Cependant, il faut bien reconnaître une chose, c'est que les élites allemandes savent parfaitement utiliser l'eurolatrie des élites françaises pour renverser à leur avantage les situations. Le marché européen de l'énergie a ainsi permis aux Allemands de faire payer une grosse partie de la facture de leurs choix énergétiques ineptes aux Français qui avaient gardé leur production électrique électronucléaire. Là encore, on voit bien que pour l'Allemagne l'UE est un outil de puissance visant à réduire la concurrence sur le continent, rien d'autre.

 

Mais cette stratégie mercantiliste allemande s'inscrivait dans le système de globalisation néolibéral américain. Pour l'Allemagne la demande intérieure n'avait pas d'avenir surtout avec la démographie allemande. Le pays s'est donc imaginé en pays de production et d'exportation pour le monde entier avec le reste de l'Europe, en particulier l'Europe de l'Est comme main-d’œuvre pas chère pour faire tourner les usines. Le modèle allemand ce n'est pas le marché unique comme déversoir pour les produits germaniques, pour l'Allemagne l'UE n'était que le marchepied qui lui permettrait de vivre grâce à ses exportations vers le cœur de la croissance mondiale, l'Asie et l'Amérique du Nord. Ce modèle supposait une stagnation salariale en Europe, une énergie pas trop chère, mais aussi une permanence dans la spécialisation industrielle de l'Allemagne. Elle supposait très stupidement que les pays d'Asie, en particulier la Chine, ne pourraient jamais faire concurrence aux produits allemands. Malheureusement pour l'Allemagne c'était une grossière erreur. Et à dire vrai, il suffisait d'observer les trajectoires du Japon, de la Corée du Sud, ou encore de Taïwan pour comprendre que la Chine ferait de même, mais avec un marché intérieur colossal de 1,4 milliard d'habitants.

 

Comme l'avait déjà bien vu l'économiste Jean-Luc Gréau derrière le libre-échange, il y a fondamentalement un esprit ethnocentrique et raciste. L'idée que certains sont forcément meilleurs que les autres pour l'éternité des siècles. Autrefois, les Anglais, qui avaient accumulé un énorme avantage comparatif derrière des murs de droits de douane au dix-huitième siècle et la précocité de l'industrialisation, crurent aussi à leur supériorité en signant partout des accords de libre-échange. Ce fut aussi le cas des USA après 1945. Mais ces avantages ne durent jamais, et les pays en rattrapage finissent toujours par dépasser les anciennes puissances dominantes. En particulier à cause des effets de rattrapage technique, les nouveaux pays industrialisés n'ayant pas besoin de moderniser un appareillage et des infrastructures vieillissantes. Il était bien prétentieux de croire qu'il n'en serait pas de même avec la Chine. Les machines-outils et les biens d'équipement qui sont au cœur de la puissance industrielle allemande sont de plus en plus dominés par la Chine. Et il est très probable que dans les dix ans qui viennent, celle-ci s'accapare l'essentiel du marché mondial. Entre la perte de l'automobile sous les effets de la voiture électrique, celle de la chimie sous les effets de l'énergie chers et le rattrapage chinois que va-t-il donc rester de la stratégie allemande ? Et bien pas grand-chose en fait.

 

Ainsi si l'Allemagne a jusqu'ici compensé son déficit commercial avec la Chine par des excédents avec les USA et le reste de la zone euro, il n'est pas certain que cela dure. En effet, la Chine concurrence maintenant l'Allemagne sur ses points forts et elle monte en gamme de plus en plus vite. De la même manière, cette montée en puissance se voit dans l'automatisation massive de la Chine. Elle est aujourd'hui et de loin le pays qui fait le plus progresser le nombre de robots par exemple. Il ne fait aucun doute que la Chine s'accaparera à long terme les marchés de pointes jusqu'ici dominés par l'Allemagne ou le Japon. Et derrière la Chine il y a d'autres puissances qui montent à l'image de l'Inde, du Vietnam ou encore de l'Indonésie. Et-il bien sérieux de croire que le modèle fondé sur l'excédent commercial, dans un pays anciennement développé en Europe, a un quelconque avenir ?

 

 

Le second facteur de l'absurdité du modèle allemand tient aussi à la perte du marché nord-américain. Les USA qui croulent sous les déficits commerciaux ne peuvent plus l'accepter. Les mesures protectionnistes se multiplient et vont mettre à rude épreuve là aussi la stratégie allemande. D'ailleurs, on pourrait penser quelque part que le coup de matraque que les USA ont fait avec l'explosion du gazoduc de Nord Stream visait surtout l'Allemagne et pas vraiment la Russie. Les principales délocalisations des industriels allemands à l'heure actuelle se font d'ailleurs vers les USA à l'image du chimiste BASF. Si l’Allemagne n'a plus d'excédent avec les USA et l'Amérique du Nord, elle ne pourra plus compenser avec les déficits commerciaux qu'elle a avec la Chine. On le voit, la seule possibilité rationnelle serait un retour à une économie basée sur la demande intérieure. Mais cela nécessiterait une rupture conceptuelle avec la logique germanique de ces vingt ou trente dernières années. Cela obligerait aussi l'Allemagne à être moins agressive avec ses voisins. En effet en concentrant toutes les activités industrielles fructueuses du continent, elle a cassé la demande italienne, française, ou encore espagnole.

 

Pour revenir à une situation plus équilibrée, il faudrait que les dirigeants allemands remettent en cause leur obsession pour les excédents commerciaux. Une chose plus facile à dire qu'à faire. Mais le but d'une économie n'est pas d'engranger des excédents, le but est d'améliorer la situation économique de sa population. La balance commerciale doit être à peu près à l'équilibre sur une longue période, mais en aucun cas excédentaire. D'autant que ces excédents conduisent mécaniquement à des crises avec les pays en déficit. L'Allemagne a depuis longtemps inversé l'objectif avec les moyens appauvrissant une partie de sa population au nom des excédents commerciaux censés apporter la prospérité, pour qui on ne sait pas trop, mais certainement pas pour les travailleurs pauvres. Le résultat est un modèle absurde qui en plus a nourri la dépopulation en limitant la capacité des jeunes à faire des enfants non seulement en Allemagne, mais sur toute la zone euro. Ce qui est nuisible à long terme sur le plan économique. On voit bien dans cette situation allemande ce qu'Emmanuel Todd décrit dans son dernier livre comme une société-machine. Elle n'a qu'un seul but engrangé des excédents, mais elle ne sait pas vraiment pour quelle raison. Elle le fait machinalement sans se demander quel est le sens de tout ça et au mépris même du bon sens le plus élémentaire oubliant tous les autres aspects extrêmement importants de la société. Elle semble moins mal fonctionner que la pauvre France, mais ce n'est en réalité qu'une apparence trompeuse.

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